Un rapport explosif révèle quinze ans de dégradation sanitaire
Le 4 août 2026, en plein été, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) publie enfin un rapport commandé en janvier. Huit mois de silence, une révélation du Canard enchaîné, et des chiffres qui font froid dans le dos : avec 4,1 décès pour 1 000 naissances en 2024, soit 2 709 enfants morts avant leur premier anniversaire sur 661 822 naissances, la France se classe 23ᵉ sur 27 pays de l’Union européenne. Un pays qui se targuait d’être à la pointe en matière de santé périnatale se retrouve largement distancé par ses voisins. Si l’Hexagone alignait ses résultats sur la moyenne européenne (3,3 pour 1 000), 529 décès de nourrissons auraient pu être évités. Avec les performances de l’Italie ou du Portugal (2,5 pour 1 000), ce sont 1 057 vies qui auraient été sauvées.
Le rapport, signé notamment par Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande, identifie une « dégradation sanitaire préoccupante, remontant à quinze ans ». Depuis le début des années 2010, la France accumule les reculs alors que le reste de l’Europe progresse ou maintient ses performances. Un décrochage spectaculaire, qui interroge autant qu’il scandalise.
Âge maternel tardif, grossesses multiples : les facteurs démographiques pèsent lourd
Selon l’Igas, « le poids des facteurs d’ordre populationnel paraît déterminant, sans que l’on puisse lui apporter une pondération précise ». Plusieurs phénomènes se conjuguent : l’âge maternel de plus en plus tardif multiplie les risques de complications pendant la grossesse et l’accouchement. Les grossesses multiples, souvent plus complexes à gérer médicalement, sont également en hausse. À ces évolutions démographiques s’ajoutent des facteurs sociaux et territoriaux qui pèsent lourdement sur les statistiques.
Le Docteur Robert Cohen, pédiatre et président du Groupement français d’infectiologie pédiatrique (GPIP), interrogé par Sud Radio, confirme : « Depuis quatre à cinq ans, il y avait une alarme sur le fait que la mortalité infantile revenait. Il s’agit surtout d’une mortalité sur de très jeunes enfants, une mortalité néonatale. Pour beaucoup, cela traduit une prise en charge à la fois disparate et de qualité très variable au sein de la France des grossesses et des tout petits enfants. » Les bébés décèdent majoritairement durant leurs 27 premiers jours, symptôme d’un suivi de grossesse défaillant et d’une prise en charge immédiate après la naissance largement insuffisante.
Inégalités sociales et territoriales : les oubliés de la périnatalité
Le rapport de l’Igas met en lumière un phénomène aussi documenté qu’ignoré des politiques publiques : les inégalités sociales et territoriales amplifient drastiquement le risque de mort néonatale. Les régions d’outre-mer, où les populations sont en moyenne plus défavorisées et les infrastructures sanitaires moins développées, enregistrent les taux les plus alarmants. L’Île-de-France, malgré sa concentration de maternités de haut niveau, voit également sa situation se dégrader, notamment dans les départements les plus pauvres.
« Les familles en difficulté vont demander plus de soin et plus de médecins », souligne le Docteur Cohen. Mais paradoxalement, ce sont précisément ces familles qui bénéficient d’un suivi de grossesse insuffisant, voire inexistant. « Notre système de surveillance ne permet pas de dire de quoi sont morts précisément ces enfants. Les études parlent d’une non prise en charge de la grossesse ou d’une prise en charge insuffisante dans les familles les plus défavorisées. Ce type de phénomène ne touche pas les familles les plus favorisées », précise-t-il. Les parents les plus précaires, souvent confrontés à des difficultés d’accès aux soins, à l’éloignement géographique des maternités ou à des barrières linguistiques et administratives, subissent de plein fouet les failles du système de santé français. Une situation qui rappelle les alertes récentes sur les 500 enfants de moins de trois ans dormant dans les rues, révélées par l’Unicef.
Fermeture des maternités : un faux coupable
Contrairement à une idée largement répandue, notamment parmi les élus locaux, la fermeture des petites maternités n’explique pas la hausse de la mortalité infantile. Le rapport de l’Igas écarte formellement l’hypothèse. Les auteurs observent que plusieurs pays européens affichent de meilleures performances que la France, qu’ils aient concentré les naissances dans de grandes structures (modèle scandinave) ou maintenu un réseau de petits établissements (Italie). « Dès lors, proposer comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités », actuellement fixé à 300 accouchements par an, « constituerait une réponse mécanique, datée », tranchent les rapporteurs.
Selon Sud Ouest, le débat sur les maternités oppose depuis des années élus et médecins. Les premiers dénoncent la fermeture des maternités comme une cause de dégradation des soins, tandis que les sociétés savantes de gynécologie-obstétrique estiment que ces établissements, par manque d’activité, représentent un danger pour les mères et les nouveau-nés. Mais pour l’Igas, « l’essentiel de la réduction des risques de mortalité infantile se joue » ailleurs : dans la capacité à prévenir, détecter puis prendre en charge les situations à risque pendant la grossesse, et après l’accouchement, dans celle « à prendre en charge les jeunes enfants dont l’état le requiert dans les services de néonatalogie ».
Comparaison européenne : un décrochage inquiétant
En 2024, la France se classe 23ᵉ sur 27 au sein de l’Union européenne, un recul spectaculaire pour un pays qui figurait parmi les meilleurs élèves dans les années 2000. L’Italie et le Portugal, avec un taux de 2,5 pour 1 000, font deux fois mieux. La moyenne européenne s’établit à 3,3 pour 1 000, soit un écart de près de 25 % avec la France. Même des pays aux systèmes de santé moins dotés financièrement parviennent à protéger leurs nourrissons plus efficacement.
Le décrochage français interpelle d’autant plus qu’il intervient dans un contexte de « réarmement démographique » prôné par Emmanuel Macron. En février 2026, le président de la République a lancé un plan de lutte contre l’infertilité assorti de 16 mesures. Mais à quoi bon favoriser les naissances si le pays n’est pas capable de protéger les nouveau-nés une fois venus au monde ?
Les défis sanitaires à relever d’urgence
Pour inverser la tendance, le rapport de l’Igas formule plusieurs préconisations : renforcement des actions de prévention durant la grossesse, révision des décrets sur les soins périnataux (datant des années 1990 et jugés largement obsolètes), amélioration de la prise en charge néonatale dans les services spécialisés. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé début juillet 2026 plusieurs mesures allant dans ce sens, mais sans calendrier précis. La question des maternités a été reportée à octobre.
Isabelle Derrendinger, présidente du conseil national de l’Ordre des Sages-Femmes, regrette la publication estivale du rapport : « Le mois d’août, ce n’est pas propice aux lectures approfondies et exigeantes. » Un choix « significatif de la façon dont on traite la périnatalité et la santé des femmes en France », ajoute-t-elle. Olivier Morel, secrétaire du Collège national des gynécologues et obstétriciens (CNGOF), partage la frustration : « C’est incompréhensible qu’il ait fallu des mois pour obtenir un rapport qui ne reprend même pas la question centrale du déficit des ressources humaines. »
Car au-delà des constats, une question demeure : la France dispose-t-elle des moyens humains pour relever le défi ? Les sages-femmes, les pédiatres, les gynécologues-obstétriciens sont en sous-effectif chronique. Les services de néonatalogie saturent. Les déserts médicaux s’étendent. Sans un investissement massif dans les ressources humaines et les infrastructures, les recommandations de l’Igas risquent de rester lettre morte.
Un tabou politique enfin levé ?
La publication tardive du rapport, révélée par Le Canard enchaîné, soulève une question politique : pourquoi avoir attendu huit mois pour rendre publiques des données aussi cruciales ? Pour le journal satirique, le gouvernement aurait cherché à éviter de « plomber l’optimisme du plan de lutte contre l’infertilité lancé par Emmanuel Macron ». Une accusation que le ministère de la Santé réfute, saluant au contraire « un travail de fond, très riche » destiné à « alimenter le débat public ». Le HuffPost rappelle que le gouvernement s’est finalement résolu à publier le document, huit mois après sa commande.
La mortalité infantile, sujet éminemment sensible, touche à l’intime et au politique. Elle interroge la capacité d’un pays à protéger ses citoyens dès les premiers instants de leur vie. Elle révèle les fractures sociales et territoriales qui traversent la société française. Elle met en lumière les carences d’un système de santé à bout de souffle, rongé par les économies budgétaires et les restructurations à marche forcée. Alors que certains milliardaires annoncent redistribuer leur fortune, la France peine à financer les moyens nécessaires pour sauver ses nourrissons.
Quinze ans de dégradation, 23ᵉ rang européen, 2 709 vies perdues en 2024 : les chiffres sont implacables. Reste à savoir si le pouvoir politique aura le courage de les regarder en face et d’agir en conséquence.








