Quels sont les enjeux de l’agriculture française ? Entretien avec Étienne Lombardot

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Depuis toujours, l’agriculture constitue un enjeu de souveraineté et de puissance. Mais dans un contexte marqué par les tensions commerciales, les dépendances stratégiques et la transition environnementale, la capacité de la France à préserver son modèle agricole est plus que jamais questionnée. Étienne Lombardot, diplômé d’AgroParisTech et de l’École de Guerre Économique et auteur de Gagner par l’Agriculture, décrypte pour NLTO les faiblesses du modèle actuel et les choix qui détermineront l’avenir de l’agriculture française.

La PAC a été conçue à l’origine pour garantir la sécurité alimentaire des Européens. Aujourd’hui, peut-on dire qu’elle protège réellement les Français contre le risque de dépendance alimentaire ?

À l’échelle de l’Union européenne, globalement oui. La PAC, lancée en 1962, a contribué à reconstruire puis à stabiliser la production agricole européenne. L’Union est aujourd’hui largement autosuffisante pour le blé, la plupart des viandes et les produits laitiers, et elle reste un exportateur agroalimentaire net. Elle demeure en revanche dépendante de l’extérieur pour certains produits et plusieurs intrants essentiels.

Pour la France, les chaînes de valeur agricoles sont aujourd’hui très intégrées au marché européen et aux marchés mondiaux. Produire du blé, du lait ou de la viande en France ne signifie pas que l’ensemble de la chaîne soit maîtrisé en France. Une partie des intrants, des équipements, de l’énergie ou des technologies vient de l’extérieur.

Parmi les dépendances les plus structurantes figure l’énergie. L’agriculture utilise directement des carburants pour les machines. Elle dépend aussi du gaz naturel à travers la fabrication des engrais azotés, puis de l’énergie nécessaire au transport, au stockage et à la transformation. Une hausse forte du prix de l’énergie se diffuse donc rapidement dans toute la chaîne alimentaire, jusqu’à arriver au consommateur. 

Le même raisonnement vaut pour les engrais et l’alimentation animale. L’Union européenne importe encore environ 30 % de ses engrais azotés finis et reste très dépendante des importations pour les aliments végétaux à haute teneur en protéines. La PAC soutient donc une base productive européenne, mais elle ne sécurise pas tous les intrants nécessaires à cette production. 

Le Français veut une alimentation à la fois abordable, française, de qualité et produite selon des normes environnementales élevées. Peut-on réellement concilier toutes ces exigences ? 

Pas complètement, et pas sans arbitrage. Produire en France avec des normes sociales, sanitaires et environnementales élevées a un coût. On ne peut pas demander aux agriculteurs français de supporter ces attentes tout en exigeant, au moment de l’achat, le prix le plus bas du marché.

Le débat sur le Mercosur illustre cette contradiction. Une partie de l’opinion refuse une ouverture commerciale qui accentuerait la concurrence sur l’agriculture française. Dans le même temps, les importations de poulet continuent de progresser, notamment depuis la Pologne. Et l’inflation a poussé les consommateurs vers les promotions et les produits d’entrée de gamme. Le comportement d’achat reste donc fortement contraint par le prix.

Les distributeurs jouent aussi sur cette différence d’échelle. Une part importante des négociations est menée par des centrales d’achat internationales. Un rapport du Sénat estimait en 2024 qu’environ 20 % en valeur et jusqu’à 50 % en volume des produits commercialisés par la grande distribution en France pourraient être négociés à l’étranger. Le même rapport documentait l’utilisation de certaines de ces centrales pour contourner des obligations des lois Egalim, même si le droit français a depuis été renforcé pour rendre ces règles applicables aux produits commercialisés en France.

La contradiction française est palpable. On veut imposer des exigences élevées à la production nationale alors que le prix reste un critère déterminant dans les achats. Si l’on veut conserver des normes élevées et une production française, il faut accepter une partie du coût correspondant ou réduire les autres écarts de compétitivité qui pèsent sur les producteurs français. Mais cela ne pourra se faire sans une remise en cause structurelle de la libre circulation des produits agricoles et alimentaires dans le marché commun et les traités de libres échanges extra-européens. 

Nous imposons à nos agriculteurs français des normes sociales, sanitaires et environnementales exigeantes tout en important des produits issus de modèles parfois très différents. N’y a-t-il pas une contradiction entre nos exigences de citoyens et nos comportements de consommateurs ?

Oui. Et cette contradiction dépasse le seul comportement du consommateur. Elle met aussi en exergue des intérêts agricoles différents des États européens et à la manière dont leurs chaînes de valeur sont organisées.

Certains États européens ont construit leur puissance agricole sur la transformation, la logistique et le commerce autant que sur la production. Les Pays-Bas en sont un bon exemple : en 2025, plus d’un tiers de la valeur de leurs exportations agricoles correspondait à des réexportations de produits fabriqués ailleurs. Dans ce modèle, capter les flux et la valeur de la transformation peut compter autant que produire la matière première.

En France, la logique institutionnelle est différente. Depuis la loi d’orientation de mars 2025, la protection, la valorisation et le développement de l’agriculture sont qualifiés d’« intérêt général majeur » au titre de la souveraineté alimentaire. La France a donc explicitement choisi de traiter le maintien de capacités de production, de transformation et de distribution comme un enjeu national.

Cette logique française se heurte à certaines dynamiques du marché européen et du libre-échange. Les produits importés doivent respecter les règles sanitaires applicables à leur mise sur le marché européen. En revanche, ils ne sont pas toujours produits selon les mêmes normes sociales, environnementales ou les mêmes règles de production. C’est sur ces écarts de conditions de production que se concentre une partie du problème de concurrence.

Les aides représentent une part déterminante du revenu de nombreux agriculteurs français. Est-il sain qu’un métier aussi essentiel à la société dépende d’autant d’argent public pour rester économiquement viable ?

Une forte dépendance durable aux aides n’est pas saine lorsqu’elle compense un déficit de rentabilité structurel. Cela ne signifie pas que toute aide au revenu soit injustifiée car l’agriculture supporte une forte volatilité et remplit aussi des fonctions territoriales et environnementales. Mais lorsqu’une filière exposée au marché ne peut maintenir son équilibre économique qu’avec des aides récurrentes, il faut regarder les causes de cette dépendance.

L’argent public a toute sa place pour financer l’investissement et la transformation. Il peut aider une exploitation à moderniser son outil, adopter une nouvelle technologie, s’adapter au changement climatique ou investir dans la transformation. Dans ce cas, l’aide finance une capacité future au lieu de couvrir chaque année le même déficit de rentabilité.

Les prochaines années vont demander beaucoup d’investissement. Les technologies génomiques, les drones, la robotique, l’automatisation et l’intelligence artificielle sont déjà déployés et leur usage va continuer à progresser. Ils peuvent réduire certains intrants, améliorer la précision des travaux et répondre à une partie des difficultés de main-d’œuvre. Leur diffusion demande en revanche du capital, des compétences et des infrastructures numériques.

Pour les filières où l’aide compense surtout un déficit de compétitivité, restaurer la rentabilité économique doit passer avant la compensation permanente. L’argent public peut ensuite accompagner la transformation. Une exploitation rentable peut investir, transmettre et absorber une partie des chocs. Une exploitation qui dépend déjà fortement des aides pour équilibrer son revenu dispose de moins de marges pour préparer l’avenir.

À force de considérer l’agriculture comme un secteur qu’il faut subventionner ou protéger, n’avons-nous pas collectivement cessé de la considérer comme un secteur d’avenir dans lequel investir ?

En partie. L’agriculture française est aujourd’hui souvent gérée sous l’angle de la crise. Quand les revenus chutent, quand une sécheresse frappe ou quand les coûts énergétiques augmentent, on cherche une réponse immédiate. Cette logique concentre une partie de la politique agricole sur la gestion du problème du moment.

Pendant ce temps, le secteur entre dans une transformation beaucoup plus profonde. Le changement climatique va modifier les conditions de production et les besoins en eau. Le renouvellement générationnel va transformer la structure des exploitations. Les technologies vont modifier le travail agricole, les besoins de capital et une partie des modèles économiques.

Ces évolutions demandent des investissements qui se préparent plusieurs années à l’avance. Un réseau d’irrigation, un outil de transformation, une infrastructure de stockage ou un nouvel équipement ne se construit pas au moment où la crise arrive. Sans vision de long terme, ces investissements sont plus difficiles à anticiper, à financer et à coordonner.

Redonner au secteur agricole une trajectoire suppose de sortir d’une politique essentiellement tournée vers la compensation des crises. Les investissements doivent être fléchés vers les transformations qui vont structurer l’agriculture française dans les prochaines décennies.

Si demain la France produisait moins de nourriture sur son territoire et en importait davantage, qu’est-ce que cela changerait concrètement dans la vie des Français ?

Produire moins en France réduit d’abord la valeur agricole créée sur le territoire et peut fragiliser les activités qui dépendent directement des productions. Dans de nombreuses campagnes, une baisse durable de la production aurait donc des effets délétères sur l’économie et les territoires.

Car l’agriculture structure une partie de l’attractivité des territoires. L’œnotourisme existe parce qu’il y a des vignobles. Les alpages participent à l’entretien et à l’image des territoires de montagne. Lorsque l’activité agricole recule, les conséquences dépassent donc le revenu des exploitants et touchent aussi le tourisme, les paysages et l’économie locale. Mais cela vaut aussi pour le BPT, les bio industries, ou encore la production d’énergie… Ce serait donc des pans entiers de l’économie française qui seraient à remanier, bien au-delà de simple secteur agricole.

En période normale, les importations peuvent compenser une baisse de production nationale. En période de crise, la situation change. Lorsque l’on dépend davantage de fournisseurs extérieurs, on maîtrise moins les volumes disponibles, les prix et les conditions d’accès au produit. La pénurie de moutarde de 2022 en donne un exemple concret : la sécheresse de 2021 au Canada a fait chuter de près de moitié la récolte de graines de moutarde et a contribué aux pénuries observées en France. Sur le blé, le lait, les œufs ou la viande, une rupture toucherait des produits beaucoup plus importants dans l’alimentation quotidienne.

L’approvisionnement alimentaire est aussi un sujet de stabilité intérieure. Sous l’Ancien Régime comme pendant la Révolution, l’approvisionnement de Paris en grains a fait l’objet de mesures spécifiques de circulation, de stockage, d’achats publics et parfois de réquisitions. La raison était autant alimentaire que politique : la rareté et la hausse du prix des denrées pouvaient rapidement provoquer des tensions sociales.

La dépendance alimentaire est enfin une vulnérabilité géopolitique. Les restrictions d’exportation, les tensions sur les engrais ou la sécurisation des routes commerciales montrent que les flux agricoles et leurs intrants peuvent devenir des instruments de pression. Un pays fortement dépendant de l’extérieur pour son alimentation dispose de moins de liberté d’action lorsqu’une crise survient. Produire chez soi et pour soi dépasse donc la seule question de la consommation : cela touche à l’économie, à la stabilité intérieure et territoriale et surtout à la capacité du pays à décider de son avenir.

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