Chypre vante son projet gazier Cronos comme la solution à la crise énergétique européenne, mais son propre ministre de l’Énergie, Michalis Damianos, admet sans détour que « les revenus ne seront pas énormes ». La date de livraison annoncée pour mars 2028 ressemble davantage à un coup de communication qu’à une véritable révolution énergétique.
« Les revenus ne seront pas énormes » : le ministre chypriote avoue les limites du projet
L’aveu est rare dans le monde feutré de la diplomatie énergétique. Michalis Damianos reconnaît publiquement que le champ Cronos ne générera pas de revenus massifs pour Chypre. « C’est une réserve relativement petite. Nos revenus en tant que pays ne seront pas énormes, donc son importance ne réside pas dans l’argent, mais dans le fait que nous commençons à devenir producteurs », déclare-t-il. Une franchise qui détonne avec le discours triomphaliste ambiant.
Le champ Cronos contient 3 000 milliards de pieds cubes de gaz naturel, soit 84,9 milliards de mètres cubes. Un volume qui peut sembler impressionnant, mais qui représente à peine 30% des réserves combinées des champs Glaucus et Pegasus (195 milliards de mètres cubes), dont le développement n’est prévu qu’en 2033 par ExxonMobil et QatarEnergy. Le consortium Eni-TotalEnergies a certes pris sa décision d’investissement final en juillet 2026, mais l’investissement de 2 milliards de dollars (1,73 milliard d’euros) apparaît modeste comparé aux enjeux énergétiques européens.
Le ministre chypriote martèle que « c’est important pour l’Europe en ce moment à cause de la guerre en Ukraine, à cause de la situation au Moyen-Orient, que Chypre devienne une source alternative de gaz ». Sauf que qualifier Cronos de « source alternative » relève de l’exagération. Les 84,9 milliards de mètres cubes représentent moins de six mois de consommation européenne de gaz naturel. L’Union européenne a importé environ 155 milliards de mètres cubes de gaz russe en 2021. Cronos ne couvre donc qu’une fraction dérisoire des besoins énergétiques du continent.
Great Seas Interconnector : le vrai coût caché pour les consommateurs chypriotes
Derrière la façade du projet Cronos se cache un autre dossier explosif : le Great Seas Interconnector, cette interconnexion électrique censée relier Chypre à la Grèce et à Israël. Le ministre Damianos vante « un projet très important pour l’Europe parce qu’il relie Chypre, qui est isolée, au réseau européen ». Mais il omet soigneusement de préciser qui paiera la facture.
La dépendance à l’Égypte : un risque géopolitique oublié
Le gaz du champ Cronos ne partira pas directement vers l’Europe. Il transitera par un pipeline de 105 kilomètres jusqu’au gisement égyptien de Zohr, où il sera traité et liquéfié avant d’être expédié par navires méthaniers. La construction du pipeline débutera fin 2026 pour une durée de 18 mois, avec une mise en service prévue en mars 2028. Un calendrier ambitieux qui repose entièrement sur la bonne volonté du Caire.
L’Europe remplace sa dépendance au gaz russe par une dépendance aux infrastructures égyptiennes. Si l’Égypte décide de modifier ses tarifs de traitement, de limiter les capacités de liquéfaction ou de privilégier ses propres exportations, Chypre n’aura aucun moyen de pression. Le pipeline Cronos-Zohr transforme un projet censé renforcer l’autonomie énergétique européenne en un maillon faible supplémentaire, soumis aux aléas politiques d’un pays qui traverse ses propres turbulences économiques et géopolitiques.
Le discours officiel présente Cronos comme une victoire de la diversification. La réalité montre plutôt un déplacement du risque. Moscou contrôlait les robinets, Le Caire contrôlera désormais les vannes de liquéfaction. L’instabilité du Moyen-Orient, invoquée pour justifier le projet, devient paradoxalement la principale menace qui pèse sur lui. Les tensions régionales, les conflits larvés qui empoisonnent la Méditerranée orientale et les rivalités énergétiques entre Turquie, Égypte et Israël créent un environnement hautement instable pour garantir des livraisons régulières.








