Ils ne règnent pas, ne gouvernent pas toujours officiellement et leur nom reste parfois inconnu du grand public. Pourtant, ils conseillent les puissants, participent aux décisions et peuvent exercer une influence bien supérieure à leurs fonctions. Dans Les Éminences grises du pouvoir, à paraître chez Valeurs Ajoutées Éditions et disponible sur le site de l’éditeur, Dimitri Casali et Walter Bruyère retracent les parcours de vingt de ces personnages de l’ombre, d’Imhotep auprès du pharaon Djoser à Alexis Kohler auprès d’Emmanuel Macron.
Vingt éminences grises pour raconter une autre histoire du pouvoir
Qui détient réellement le pouvoir ? La question ne se résume pas toujours à celui qui occupe officiellement le sommet de l’État. Derrière les souverains, présidents et chefs de guerre apparaissent régulièrement des conseillers dont l’influence dépasse très largement la fonction qui leur est attribuée.
C’est le sujet de Les Éminences grises du pouvoir, le nouvel ouvrage de Dimitri Casali et Walter Bruyère, à paraître chez Valeurs Ajoutées Éditions. Les deux auteurs consacrent leur livre à vingt personnalités ayant évolué dans l’entourage immédiat des puissants. Leur enquête traverse ainsi plusieurs millénaires d’histoire politique.
Les auteurs donnent une définition précise de ce qui distingue l’éminence grise du conseiller traditionnel. La différence réside dans l’influence exercée au delà des responsabilités officielles. Certaines de ces personnalités restent dans l’ombre. D’autres, notamment avec la médiatisation contemporaine de la vie politique, finissent par devenir elles mêmes des personnages connus.
La diversité des vingt portraits réunis dans le livre permet de mesurer l’ancienneté du phénomène. L’ouvrage commence avec Imhotep, au service du pharaon Djoser. Viennent ensuite Mécène auprès d’Auguste, Alcuin dans l’ombre de Charlemagne, Enguerrand de Marigny auprès de Philippe le Bel, Tanguy du Chastel auprès de Charles VII, Jean Dunois dans l’ombre de Jeanne d’Arc, Olivier Le Daim auprès de Louis XI, Leonora de Galigaï auprès de Marie de Médicis, le Père Joseph auprès de Richelieu ou encore Madame de Pompadour auprès de Louis XV.
Le récit se poursuit avec Raspoutine auprès du dernier couple impérial russe, Philipp zu Eulenburg auprès de Guillaume II, le colonel House auprès du président Wilson, Jean Jardin auprès de Pierre Laval, Harry Hopkins auprès du président Roosevelt et Martin Bormann, secrétaire particulier d’Hitler. L’histoire contemporaine française est également présente avec Marie France Garaud et Pierre Juillet, Henri Guaino et Alexis Kohler. Entre eux apparaissent encore Henry Kissinger auprès de Richard Nixon et Alexandre Yakovlev, présenté comme l’inspirateur des réformes de Mikhaïl Gorbatchev.
Diplomates, stratèges et confidents : les multiples visages du pouvoir de l’ombre
Tous ces personnages n’exercent évidemment pas leur influence de la même manière. C’est précisément l’un des intérêts du livre de Dimitri Casali et Walter Bruyère. Derrière l’expression générique d’« éminence grise » apparaissent des fonctions et des personnalités extrêmement différentes.
Certains sont d’abord des hommes de dossiers et des diplomates. Le Père Joseph constitue un cas particulièrement symbolique puisqu’il est à l’origine de l’expression même d’« éminence grise ». D’autres deviennent des émissaires dans des périodes de tensions internationales. Les auteurs citent notamment Enguerrand de Marigny au début du XIVe siècle ainsi que Harry Hopkins et Jean Jardin pendant la Seconde Guerre mondiale. Martin Bormann correspond davantage au profil du gestionnaire. Jean Dunois et Tanguy du Chastel incarnent quant à eux une autre catégorie, celle des hommes de guerre ayant acquis une place majeure auprès des personnalités qu’ils servent.
La proximité personnelle joue également un rôle déterminant. Des souverains ont accordé une place considérable à des membres de leur entourage initialement considérés comme des favoris ou des favorites. Marie de Médicis s’appuie ainsi sur Leonora de Galigaï. Madame de Pompadour ne se limite pas à son statut de favorite de Louis XV. Louis XI préfère accorder sa confiance à son barbier Olivier Le Daim plutôt qu’aux élites qui entourent traditionnellement le souverain. Guillaume II s’appuie pour sa part sur son ami Eulenburg.
Mais l’éminence grise peut également devenir l’inspiratrice d’une véritable orientation politique. Mécène joue ce rôle auprès d’Auguste. Alcuin exerce une influence intellectuelle considérable auprès de Charlemagne. Le colonel House imagine les quatorze points défendus par le président Wilson, tandis qu’Alexandre Yakovlev inspire la perestroïka et la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev. Dans un contexte français beaucoup plus contemporain, Henri Guaino participe à la construction de thèmes politiques et à la rédaction de discours.
L’exemple de Mécène illustre particulièrement cette capacité à agir sans nécessairement disposer d’un titre correspondant à son pouvoir réel. Lorsque Octave s’absente de Rome, son conseiller se voit confier des responsabilités considérables. Pourtant, il n’est jamais officiellement nommé à la tête de Rome et n’accepte aucune magistrature. Son pouvoir repose essentiellement sur la confiance et l’amitié qui le lient au futur Auguste.
Une fois Octave devenu Auguste, cette influence passe aussi par la culture. Mécène réunit autour de lui des auteurs comme Virgile, Properce et Horace. Le mécénat devient alors, dans l’analyse proposée par Dimitri Casali et Walter Bruyère, un instrument politique participant à la gloire du nouvel empereur.
D’Imhotep à Alexis Kohler, l’éminence grise traverse les siècles
L’amplitude historique de Les Éminences grises du pouvoir permet surtout de constater la permanence de cette relation particulière entre le dirigeant et son conseiller.
Imhotep constitue l’un des exemples les plus anciens retenus par Dimitri Casali et Walter Bruyère. Auprès du pharaon Djoser, il cumule des domaines de compétence exceptionnels. Une stèle le présente notamment comme grand chancelier de Basse Égypte, grand prêtre d’Héliopolis, médecin royal et architecte. Il s’impose comme vizir et son nom se retrouve associé à certains des actes les plus importants du règne de Djoser.
Son influence se matérialise notamment à Saqqarah. Imhotep est présenté comme le concepteur de l’ensemble funéraire monumental construit pour Djoser et de sa célèbre pyramide à degrés, haute d’environ 60 mètres et considérée dans l’ouvrage comme la plus ancienne connue.
À l’autre extrémité de cette traversée historique se trouve Alexis Kohler. Le dernier chapitre de l’ouvrage lui est consacré sous le titre « Alexis Kohler, le “vice président” d’Emmanuel Macron ». Les auteurs rappellent qu’il a occupé pendant huit années le poste stratégique de secrétaire général de l’Élysée et soulignent l’étroitesse de sa relation avec Emmanuel Macron.
Pendant la campagne présidentielle de 2017, alors qu’il travaille pour Mediterranean Shipping Company, Alexis Kohler continue ainsi d’échanger quotidiennement avec Emmanuel Macron. Ses nuits et ses week ends sont consacrés à la stratégie de campagne et à la supervision de l’équipe du candidat. Après l’élection, le 14 mai 2017, il est nommé secrétaire général de la présidence de la République, fonction centrale dans l’organisation de l’Élysée.
Son influence se manifeste ensuite dans les relations avec Matignon, la préparation des rendez vous présidentiels avec les principaux membres du gouvernement ou encore les conseils de défense. Le portrait dressé par les auteurs correspond ainsi pleinement à leur définition initiale de l’éminence grise : un conseiller dont l’influence dépasse le strict cadre de ses responsabilités officielles.
D’Imhotep à Alexis Kohler, plusieurs millénaires séparent donc les personnages étudiés. Les institutions, les sociétés et les formes de gouvernement ont profondément changé. Une constante demeure pourtant au cœur du livre de Dimitri Casali et Walter Bruyère : derrière les figures célèbres qui incarnent le pouvoir se trouvent parfois des personnalités beaucoup moins visibles qui participent elles aussi à la décision.
Avec Les Éminences grises du pouvoir, à paraître chez Valeurs Ajoutées Éditions et disponible sur le site de l’éditeur, Dimitri Casali et Walter Bruyère proposent ainsi de déplacer le regard. Non plus seulement raconter l’histoire de ceux qui occupent le devant de la scène, mais éclairer le rôle de ceux qui ont conseillé les puissants et contribué, depuis leur position dans l’ombre, à bâtir l’Histoire. C’est d’ailleurs l’ambition explicitement formulée par les deux auteurs dans leur avant propos.








