Non, les femmes de pouvoir n’ont pas attendu le féminisme pour exister

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Gemäldezyklus für Maria de' Medici, Königin von Frankreich, Szene: Krönung Maria de' Medicis in St. Denis in Paris Peter Paul Rubens | www.nlto.fr

Leonora Galigaï, Madame de Pompadour, Marie-France Garaud : trois femmes ont figuré parmi les grandes éminences grises de l’histoire occidentale, aux côtés du Père Joseph, de Mécène ou de Kissinger. Leur existence même dément un récit devenu dominant, celui d’un pouvoir historiquement fermé aux femmes, systématiquement effacées, jamais écoutées. L’histoire dit autre chose.

Le pouvoir dans l’ombre n’a jamais été qu’une affaire d’hommes

Le récit contemporain le plus répété sur les femmes et le pouvoir tient en une phrase : elles auraient été invisibilisées, reléguées, privées de toute influence réelle avant l’arrivée des mouvements féministes modernes. Ce récit, aussi confortable soit il pour certains discours militants, se heurte à des faits têtus. Dans l’ouvrage Les Éminences grises du pouvoir (Casali et Bruyère, Valeurs Ajoutées Éditions), qui recense vingt figures d’influence occulte sur près de quatre mille ans d’histoire, trois femmes côtoient les plus grands noms masculins du genre : Leonora Galigaï, Madame de Pompadour et Marie-France Garaud.

Trois femmes qui n’ont pas gouverné dans les livres d’histoire officiels, mais qui ont gouverné tout court. Leur influence n’a jamais dépendu d’un titre, d’une élection ou d’une couronne. Elle s’est exercée exactement comme celle des hommes présents dans cette même galerie : par la proximité, la confiance, la parole écoutée au bon moment, dans le bon cercle.

Galigaï, la femme qui a repéré Richelieu

Au dix septième siècle, quand Marie de Médicis devient régente à la mort d’Henri IV, elle ne s’appuie pas uniquement sur le Conseil d’État élargi qu’affiche officiellement la monarchie. Elle s’appuie sur un cercle restreint et confidentiel, où siège son amie d’enfance, Leonora Galigaï. C’est ce cercle, et non les instances officielles, qui repère en 1614 le jeune évêque de Luçon, futur cardinal de Richelieu. Une femme, dans l’ombre du pouvoir royal, a contribué à faire émerger l’un des plus grands hommes d’État de l’histoire de France.

Voilà qui vaut largement le rôle attribué au Père Joseph, dont l’influence sur Richelieu a, elle, donné naissance à l’expression même d' »éminence grise », sans que personne ne songe à minorer sa place dans l’histoire parce qu’il agissait en coulisses plutôt que sur le trône. Personne ne dit du Père Joseph qu’il n’a « que » conseillé. Pourquoi le dirait on de Galigaï ?

Pompadour, l’égale des grands conseillers politiques

Les auteurs du livre le disent eux mêmes sans détour : Madame de Pompadour « n’est pas seulement une dame de cœur » pour Louis XV. En la plaçant dans la même catégorie que Mécène auprès d’Auguste ou le colonel House auprès de Wilson, ils reconnaissent ce que l’histoire populaire a longtemps réduit à une anecdote sentimentale : une influence politique réelle, au sommet de l’État, exercée par une femme qui n’a jamais eu besoin d’un titre officiel pour peser sur les décisions du royaume.

Réduire Pompadour à une simple favorite relève d’une lecture paresseuse de l’histoire, celle qui consiste à ne retenir des femmes de pouvoir que leur proximité affective avec un homme, en oubliant systématiquement ce qu’elles en ont fait une fois cette proximité acquise.

Garaud, la preuve que le vingtième siècle n’a rien inventé

Il faudra attendre les années 1970 pour retrouver, dans cette galerie, une autre femme : Marie France Garaud, aux côtés de Pierre Juillet, dans l’ombre de Georges Pompidou puis de Jacques Chirac. Mais son existence même suffit à rappeler une chose simple : le pouvoir d’influence féminin n’a pas commencé avec les grandes luttes féministes des dernières décennies. Il existait déjà, à la table où se décidaient les choix de la Cinquième République, bien avant que ce combat ne devienne un sujet médiatique permanent.

Garaud n’a pas attendu qu’on lui accorde une place. Elle l’a prise, au même titre qu’Henri Guaino ou Alexis Kohler l’ont fait plus tard, sans que quiconque songe à qualifier leur influence de secondaire.

Ce que ces trois destins racontent vraiment

Ces trois femmes n’ont jamais porté de couronne, jamais occupé de fonction officielle au sommet de l’État. Et alors ? Aucune des vingt éminences grises recensées par ce livre, homme ou femme, n’a occupé de fonction souveraine. C’est précisément ce qui les rend fascinantes : leur pouvoir n’avait pas besoin de titre pour être réel. Réduire Galigaï, Pompadour ou Garaud au rang de simples faire valoir masculins revient à leur appliquer une grille de lecture qu’on n’oserait jamais appliquer au Père Joseph, à Kissinger ou à Alexis Kohler, dont l’influence, elle, n’est jamais mise en doute au prétexte qu’ils n’ont jamais été élus ni couronnés.

L’histoire du pouvoir dans l’ombre n’a donc pas attendu le vingt et unième siècle pour compter des femmes en son sein. Elle en a compté, à chaque grande période, quand les circonstances le permettaient. C’est un fait qui mérite d’être connu pour ce qu’il est, plutôt que dissous dans un récit univoque d’effacement systématique.

Un point de vue assumé, à lire avec ses limites

Trois exemples, aussi réels et significatifs soient ils, ne suffisent pas à eux seuls à trancher un débat historiographique plus large. D’autres lectures existent et méritent d’être connues du lecteur. Galigaï, Pompadour et Garaud n’ont pas exercé leur influence en dépit d’un système, ni pour prouver quoi que ce soit : elles l’ont exercée selon les logiques de leur époque, où la proximité avec le souverain, qu’elle soit affective, familiale ou politique, ouvrait des portes aussi bien aux hommes qu’aux femmes qui savaient s’en saisir. Leur vouloir prêter une conscience militante qu’elles n’avaient pas serait tout aussi anachronique que de nier leur influence au nom d’une lecture rétrospective de leur temps.

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