Trafic d’ivoire : le rôle d’Al-Shabaab largement surestimé, selon une étude du RUSI

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Al Shabaab Military Parade
Al-Shabaab military parade in southern Somalia Shahada News Agency Public domain | www.nlto.fr

Pendant plusieurs années, un récit particulièrement puissant s’est imposé : le trafic d’ivoire en Afrique de l’Est financerait massivement le terrorisme, et notamment Al-Shabaab. Une étude du Royal United Services Institute (RUSI), publiée en septembre 2015, remet pourtant en cause cette lecture. Selon ses auteurs, les preuves d’une implication importante du groupe somalien sont extrêmement limitées. Derrière l’ivoire, ce sont surtout des réseaux criminels organisés, des intermédiaires et des responsables corrompus qui apparaissent au cœur du système.

Al-Shabaab et l’ivoire : un récit spectaculaire aux preuves fragiles

L’idée d’un lien étroit entre terrorisme et trafic d’ivoire s’est progressivement installée dans le débat public. Le rapport du RUSI rappelle qu’Al-Shabaab a notamment été présenté comme tirant jusqu’à 40 % de ses coûts de fonctionnement du commerce illégal d’ivoire. Une affirmation spectaculaire, largement relayée, mais que les chercheurs Tom Maguire et Cathy Haenlein considèrent comme reposant sur des bases extrêmement fragiles.

Une source a particulièrement contribué à diffuser cette thèse. En janvier 2013, l’Elephant Action League publiait un rapport intitulé « Africa’s White Gold of Jihad ». Selon cette organisation, Al-Shabaab aurait exporté entre une et trois tonnes d’ivoire par mois, pour des revenus mensuels compris entre 200 000 et 600 000 dollars. Ces revenus auraient ainsi représenté jusqu’à 40 % des coûts de fonctionnement du groupe. Ces chiffres ont participé à installer l’idée d’un véritable « ivoire du jihad » et d’une convergence entre braconnage, trafic international et financement du terrorisme.

Le RUSI remet précisément en question cette construction. Après avoir étudié les sources disponibles, mené plus de soixante entretiens avec des spécialistes et effectué un travail de terrain au Kenya, les auteurs constatent que les preuves d’une implication significative d’Al-Shabaab dans le braconnage et le trafic d’ivoire restent très limitées et controversées. Le rapport souligne également que certaines présentations destinées aux décideurs ont continué à s’appuyer sur des sources non vérifiées. Le danger, selon les chercheurs, est alors de transformer une hypothèse séduisante en grille de lecture dominante, au risque de détourner l’attention des acteurs qui structurent réellement le trafic.

Géographie du trafic : les routes de l’ivoire éloignent Al-Shabaab du cœur du système

L’un des principaux arguments du RUSI est géographique. La majorité de l’ivoire transitant par l’Afrique de l’Est provient alors de zones situées à la frontière entre la Tanzanie et le Mozambique ainsi qu’au centre de la Tanzanie. Or ces régions sont très éloignées des territoires dans lesquels Al-Shabaab exerce son influence. Cette réalité fragilise l’idée selon laquelle le groupe somalien contrôlerait une partie essentielle de la chaîne d’approvisionnement régionale.

Le constat est similaire lorsque les chercheurs s’intéressent aux populations d’éléphants. Le rapport indique que peu d’éléphants, voire aucun, vivent directement dans les zones d’influence d’Al-Shabaab, dans le centre-sud de la Somalie et le nord-est du Kenya. La majorité des éléphants présents au Kenya évoluent à une distance importante de la frontière somalienne. La thèse d’un groupe terroriste tirant des revenus considérables du braconnage direct apparaît donc difficile à concilier avec la répartition géographique des animaux et des principales zones d’approvisionnement identifiées par l’étude.

Les routes d’exportation constituent un autre élément essentiel. Le RUSI affirme disposer de peu d’éléments montrant l’existence de flux importants d’ivoire transitant par la Somalie. Les ports établis du Kenya et de Tanzanie constituent alors les principaux points de sortie de l’ivoire d’Afrique de l’Est. Pour les auteurs, cette situation rend hautement improbable l’estimation attribuant à Al-Shabaab entre 200 000 et 600 000 dollars de revenus mensuels grâce à ce commerce. Le rapport ne conclut pas pour autant à une absence absolue d’implication : il estime qu’une éventuelle participation d’Al-Shabaab a probablement été opportuniste, ponctuelle et de faible ampleur.

Crime organisé, corruption et trafics : les véritables moteurs du commerce de l’ivoire

Le rapport déplace ainsi le regard vers d’autres acteurs. Selon ses conclusions, ce sont avant tout des groupes criminels organisés fortement interconnectés, des courtiers et des responsables gouvernementaux corrompus qui alimentent le commerce illégal de l’ivoire en Afrique de l’Est. Des législations insuffisantes et les faiblesses de leur application par les services de sécurité créent un environnement favorable au développement de ces réseaux.

Ces organisations ne fonctionnent d’ailleurs pas nécessairement de manière isolée. Le RUSI estime que les groupes criminels, intermédiaires et responsables corrompus impliqués dans l’ivoire, ainsi que les routes et méthodes qu’ils utilisent, peuvent recouper celles d’autres formes de criminalité organisée. Le rapport cite notamment les trafics de drogue, d’êtres humains et d’armes légères. Le commerce de l’ivoire doit donc, selon les auteurs, être considéré comme une forme majeure de criminalité organisée et être traité comme telle, plutôt que principalement à travers le prisme du financement du terrorisme.

Cette distinction est d’autant plus importante que le RUSI identifie d’autres ressources financières comme plus importantes pour Al-Shabaab. Le rapport mentionne notamment la taxation du charbon de bois et du sucre. En attribuant une place excessive à l’ivoire dans le financement du groupe, les pouvoirs publics risquent ainsi, selon les auteurs, de se détourner simultanément des principales sources de financement d’Al-Shabaab et des réseaux criminels qui dominent réellement le trafic d’ivoire. Pour le RUSI, l’enjeu est donc autant analytique qu’opérationnel : lorsque les ressources des forces de l’ordre et des décideurs sont limitées, une mauvaise identification des acteurs et des circuits peut conduire à combattre le mauvais problème.

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