Aide humanitaire : un modèle à réinventer face à la chute des financements

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Aide humanitaire : un modèle à réinventer face à la chute des financements © www.nlto.fr

L’aide humanitaire mondiale entre dans une période de profonde transformation. Alors que les conflits se prolongent et que les besoins restent considérables, les financements internationaux diminuent brutalement. En 2025, l’aide publique au développement des principaux pays donateurs a enregistré sa plus forte contraction jamais mesurée. Pour les organisations humanitaires, l’enjeu n’est désormais plus seulement de répondre à davantage de crises avec moins d’argent : il est de repenser un modèle économique, opérationnel et politique devenu particulièrement vulnérable.

Pendant plusieurs décennies, l’expansion de l’action humanitaire internationale s’est accompagnée d’une professionnalisation des ONG, d’une augmentation des financements publics et de la construction d’organisations capables d’intervenir simultanément dans de nombreux pays. Ce système est aujourd’hui confronté à un changement brutal de contexte. L’Observatoire de l’action humanitaire de l’IRIS place d’ailleurs la « diminution des financements internationaux » au cœur de ses travaux.

Le retournement est spectaculaire. Selon les données préliminaires de l’OCDE, l’aide publique au développement fournie par les membres et associés du Comité d’aide au développement est passée de 215,1 milliards de dollars en 2024 à 174,3 milliards en 2025. En termes réels, la baisse atteint 23,1 %, soit la plus forte contraction annuelle jamais enregistrée. L’aide humanitaire comptabilisée dans l’APD a, elle, reculé de 35,8 %.

Cette contraction intervient alors que les crises ne disparaissent pas. Conflits prolongés, déplacements de populations, fragilité des États, catastrophes et conséquences du changement climatique entretiennent des besoins considérables. Dès 2024, l’IRIS rappelait qu’environ 300 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire et d’une protection dans le monde selon OCHA. L’équation qui se dessine est donc brutale : davantage de besoins potentiels, mais moins de moyens disponibles pour y répondre.

2025, l’année de la rupture financière

La baisse des financements n’est plus une hypothèse. Les données de l’OCDE montrent que l’année 2025 a marqué une rupture historique. Après un premier recul en 2024, l’aide publique au développement a enregistré une deuxième année consécutive de baisse. Les cinq principaux donateurs — Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni, Japon et France — ont tous réduit leur APD en 2025 et représentent ensemble 95,7 % de la contraction totale observée.

Le secteur humanitaire est particulièrement touché. L’aide humanitaire comptabilisée dans l’APD des pays du CAD est tombée à 15,5 milliards de dollars en 2025, soit une diminution de 35,8 % en un an. Et la situation pourrait ne pas s’améliorer rapidement : les projections de l’OCDE placent l’aide humanitaire parmi les secteurs susceptibles de subir les réductions les plus importantes.

Pour les ONG, cette contraction remet en cause un modèle largement dépendant des financements institutionnels. Jacques Serba, chercheur associé à l’IRIS, souligne que les organisations humanitaires ont développé au fil du temps une véritable « culture de gestion de fonds publics ». Lorsque les États réduisent leurs budgets, ce ne sont donc pas seulement certains programmes qui disparaissent : c’est toute l’architecture économique d’une partie du secteur qui se retrouve fragilisée.

Des crises qui durent de plus en plus longtemps

Cette crise financière serait moins problématique si les interventions humanitaires restaient essentiellement ponctuelles. Or une partie croissante de l’aide intervient dans des contextes où les crises se prolongent pendant des années. L’urgence devient permanente, tandis que les organisations doivent continuer à fournir alimentation, soins, protection ou assistance sans qu’une solution politique permette réellement de sortir de la crise.

L’IRIS souligne cette difficulté à propos des conflits prolongés. Dans certains États fragiles, violences armées, faiblesse institutionnelle, corruption et instabilité politique peuvent s’alimenter mutuellement et installer durablement les populations dans une situation de dépendance à l’aide. Le Mali est notamment présenté par l’Observatoire comme l’exemple d’une instabilité chronique entretenue depuis 2012 par la violence et les crises politiques.

L’aide humanitaire se retrouve alors confrontée à une contradiction. Elle a été pensée pour répondre à l’urgence, mais doit de plus en plus intervenir dans des situations qui ne sont plus véritablement temporaires. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’IRIS insiste sur le « nexus humanitaire-développement-paix » : secourir reste indispensable, mais la réponse humanitaire ne peut pas, à elle seule, réparer durablement des institutions défaillantes, créer du développement ou résoudre un conflit.

Les ONG vont devoir changer de modèle

La réduction des ressources pourrait également remettre en question la croissance organisationnelle des grandes ONG. Au fil des décennies, certaines structures sont devenues des organisations internationales complexes, employant des milliers de personnes, multipliant les entités juridiques et développant des compétences sophistiquées pour répondre aux exigences des bailleurs publics.

Cette professionnalisation a permis de gérer des programmes considérables et d’améliorer le suivi des financements. Mais elle entraîne également des structures plus lourdes à financer. L’IRIS estime que les sévères coupes budgétaires actuelles ébranlent cet ensemble et reprend la question formulée par Coordination SUD : il ne s’agit plus uniquement de savoir « comment tenir », mais de redessiner une solidarité internationale « plus résiliente, plus inclusive et plus légitime ».

L’avenir pourrait donc passer par des organisations plus flexibles, une diversification des ressources et une redéfinition de la relation entre grandes ONG internationales et acteurs locaux. Il s’agit ici d’une perspective, et non d’une évolution déjà acquise. Mais lorsque les financements publics se contractent durablement, conserver exactement les mêmes structures, les mêmes coûts et les mêmes modalités d’intervention devient nécessairement plus difficile.

Faire mieux avec moins ?

La réponse instinctive à la crise financière consiste à demander au secteur de devenir plus efficace. Cette question n’est pas nouvelle. Depuis une vingtaine d’années, les politiques d’aide ont déjà cherché à améliorer le ciblage des projets, leur évaluation, la redevabilité et les partenariats avec les pays bénéficiaires. Marin Ferry, spécialiste de l’économie du développement, souligne cependant que la contraction actuelle des financements menace précisément certains de ces acquis.

Car « faire mieux avec moins » rencontre rapidement une limite. Réduire certains coûts, mutualiser des fonctions ou améliorer la coordination peut permettre des gains d’efficacité. Mais lorsqu’une baisse financière devient suffisamment importante, l’optimisation ne suffit plus : des programmes doivent être réduits, certaines zones moins prioritaires peuvent être abandonnées et des arbitrages apparaissent entre populations.

Le risque est alors celui d’une humanitaire de plus en plus sélective. Les crises bénéficiant d’une forte visibilité internationale, d’un intérêt géopolitique ou d’une mobilisation importante des opinions publiques peuvent attirer davantage de ressources que les situations moins médiatisées. L’IRIS alerte justement sur une solidarité « à géométrie variable » et sur l’orientation stratégique que peut prendre l’aide dans un environnement international fortement politisé.

L’aide humanitaire devient aussi un enjeu géopolitique

L’humanitaire s’est historiquement construit autour de principes d’humanité, d’impartialité, de neutralité et d’indépendance. Mais les organisations interviennent dans des territoires où les États, les groupes armés et les puissances étrangères poursuivent leurs propres intérêts. L’aide n’échappe donc jamais totalement aux rapports de force internationaux.

Cette tension devient plus forte lorsque les financements se raréfient. Les États donateurs peuvent choisir les crises, les régions ou les secteurs qu’ils souhaitent financer en fonction de leurs priorités. La réduction de l’aide peut elle-même devenir un instrument politique. L’IRIS pose ainsi explicitement la question de l’avenir des principes humanitaires face à la transformation des équilibres mondiaux et aux nouvelles relations entre pays du Nord et du Sud.

L’indépendance financière devient dès lors une question stratégique. Plus une organisation dépend d’un nombre limité de grands bailleurs publics, plus une décision politique prise à Washington, Paris, Londres, Berlin ou Bruxelles peut affecter brutalement ses capacités d’intervention. La crise actuelle rappelle ainsi une réalité longtemps masquée par l’expansion des budgets : derrière l’indépendance opérationnelle revendiquée par les ONG demeure souvent une dépendance financière envers les États.

Vers une aide plus locale ?

La crise pourrait accélérer une autre transformation : le renforcement du rôle des organisations locales. Dans de nombreuses crises, les premiers intervenants ne sont pas les grandes ONG internationales mais les associations, personnels de santé, collectivités, communautés et organisations nationales déjà présents sur le territoire. Ils disposent souvent d’une connaissance plus fine du contexte et restent lorsque les organisations internationales réduisent leur présence.

Renforcer ces acteurs peut permettre de rapprocher la décision des populations concernées et de réduire certaines structures intermédiaires. Cette logique rejoint les interrogations de l’IRIS sur la gouvernance, la résilience communautaire et la nécessité de croiser davantage les sources locales, institutionnelles et citoyennes pour comprendre les crises.

Mais la localisation ne constitue pas une solution magique au manque d’argent. Les organisations locales ont elles aussi besoin de financements, de personnels, de sécurité et de capacités logistiques. Transférer davantage de responsabilités sans transférer les ressources correspondantes reviendrait simplement à déplacer la contrainte financière vers des acteurs souvent plus fragiles.

L’urgence ne suffira plus

L’avenir de l’aide humanitaire pourrait finalement dépendre de sa capacité à dépasser une logique exclusivement fondée sur l’urgence. Lorsque les conflits durent dix ou quinze ans, lorsque les déplacements deviennent permanents et lorsque certaines populations dépendent durablement de l’assistance internationale, la frontière entre urgence, développement et reconstruction devient de plus en plus difficile à maintenir.

C’est également le constat dressé par les travaux de l’IRIS sur l’aide publique au développement : les besoins structurels en matière de santé, d’éducation ou d’adaptation climatique restent très importants au moment même où les financements diminuent. Réduire les investissements de long terme peut alors créer les conditions de nouvelles vulnérabilités et, potentiellement, de nouveaux besoins humanitaires.

Le défi des prochaines années sera donc moins de sauver le modèle humanitaire existant que de déterminer ce qui doit lui succéder. Moins dépendante de quelques bailleurs, davantage articulée aux acteurs locaux, capable de travailler sur le temps long tout en conservant une capacité d’urgence et suffisamment indépendante pour ne pas devenir un simple instrument de politique étrangère : l’aide humanitaire va devoir se transformer au moment même où ses ressources se contractent. C’est probablement le paradoxe majeur de son avenir.

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