Publié en novembre 2025, le rapport conjoint du CITEPA et de l’Association pour la transition Bas Carbone (ABC) dresse un portrait nuancé des émissions des Français. L’enquête interroge la nature même de l’empreinte carbone. À travers la distinction entre empreinte « subie » et empreinte « choisie », le CITEPA propose une nouvelle lecture de la pollution et des inégalités écologiques, bien au-delà des chiffres globaux.
Derrière les moyennes, des profils d’émissions profondément inégaux
Selon le CITEPA, l’empreinte carbone annuelle moyenne d’un adulte français s’établit à 8,5 tonnes de CO₂ équivalent. Mais cette valeur cache des disparités considérables : les émissions varient de 3 à 83 tonnes selon les individus. « La moyenne nationale n’a plus de sens tant les écarts sont extrêmes », souligne le rapport : les 10 % les plus émetteurs cumulent 25 % de l’empreinte totale, tandis que les 10 % les moins émetteurs n’en représentent que 5 %.
Cette hétérogénéité se traduit par une fracture carbone durable, que le CITEPA attribue à la combinaison de trois facteurs : revenu, localisation et modes de vie. Le revenu reste déterminant : l’empreinte médiane passe de 6,6 t CO₂ éq. pour le premier décile à 8 t CO₂ éq. pour le dernier, la médiane nationale s’établissant à 7,2 t. Mais au-delà de la richesse, c’est la nature des dépenses et la structure de consommation qui amplifient les écarts : voyages aériens, chauffage au fioul, taille du logement ou usage de véhicules thermiques.
Le CITEPA met ainsi en évidence quatre grands profils d’individus, ou clusters, dont les émissions reflètent des réalités sociales et environnementales très différentes. Le premier, composé d’environ 8 % des personnes interrogées, se distingue par une sobriété marquée et ne génère que 4 % des émissions nationales. À l’opposé, le dernier cluster — 5 % de la population — représente 10 % de l’empreinte totale, principalement du fait de la forte consommation d’énergie et de l’usage intensif de l’avion.
L’empreinte « subie » : quand la pollution devient une contrainte sociale
Pour le CITEPA, l’empreinte subie désigne les émissions liées à des conditions imposées, non choisies par les individus. Elle touche particulièrement les habitants des zones rurales ou périurbaines, où le recours au fioul et l’absence d’alternatives de transport bas-carbone demeurent fréquents. « Les deux premiers clusters illustrent une empreinte subie, marquée par la dépendance à un logement ancien et à un système de chauffage carboné », précise le dossier de presse (CITEPA, 2025).
Ces foyers cumulent des contraintes structurelles : logements mal isolés, distances domicile-travail importantes, accès limité aux transports collectifs. Dans certains cas, le recours à l’avion pour de courts trajets, perçu comme plus économique, participe paradoxalement à la hausse des émissions. Ce paradoxe illustre la fragilité du lien entre responsabilité individuelle et capacité réelle d’action : le coût du changement de chaudière, l’absence de réseau ferroviaire ou le manque d’offre de rénovation énergétique enferment de nombreux ménages dans une pollution involontaire.
L’étude montre également que les plus de 65 ans sont surreprésentés dans ce profil contraint : ils représentent 33 % de ce groupe contre 24 % dans la population totale. Ces ménages vivent majoritairement dans des logements anciens, plus énergivores, et subissent les conséquences économiques des prix de l’énergie. Le Citepa souligne que ces émissions « subies » ne doivent pas être confondues avec des comportements indifférents au climat : elles traduisent avant tout un manque d’infrastructures adaptées et de politiques d’accompagnement ciblées.
Enfin, le rapport établit un lien net entre niveau de sensibilisation environnementale et volume d’émissions. Les personnes les moins conscientes des enjeux écologiques enregistrent une empreinte moyenne plus élevée. Mais là encore, le CITEPA rappelle que la conscience climatique ne suffit pas : sans moyens concrets, la transition reste hors de portée pour une partie des ménages.
L’empreinte « choisie » : quand le mode de vie alourdit la pollution
À l’inverse, l’empreinte choisie renvoie aux émissions issues de décisions personnelles et de comportements volontaires, souvent corrélés à un niveau de vie plus élevé. Ce profil regroupe des individus qui, malgré la connaissance des enjeux climatiques, adoptent des modes de vie fortement émetteurs : voyages fréquents, usage de véhicules puissants, consommation d’énergie abondante ou alimentation riche en produits animaux.
Selon le CITEPA, 25 % de la population appartient à cette catégorie des plus émetteurs, dont l’empreinte moyenne atteint 14,2 t CO₂ éq. par an, soit 42 % des émissions totales. L’organisme distingue dans ce groupe trois sous-profils : les gros consommateurs d’énergie résidentielle, les voyageurs fréquents, et les amateurs de loisirs intensifs en carbone. Chez eux, la pollution n’est pas le fruit de contraintes mais le reflet d’un certain confort matériel et de choix de mobilité.
Cette distinction entre pollution subie et choisie remet en question la manière de penser la responsabilité environnementale. Le CITEPA insiste : « Il ne s’agit pas de désigner ou de stigmatiser certains profils, mais de comprendre la diversité des situations ». L’enjeu, pour l’organisme, est de proposer des politiques publiques différenciées, capables de réduire les émissions sans accentuer les fractures sociales.
Ainsi, les mesures à privilégier pour les profils à empreinte choisie ne sont pas les mêmes que pour ceux à empreinte subie. Dans le premier cas, les leviers reposent sur la fiscalité écologique, la régulation du transport aérien et la promotion de modes de vie sobres. Dans le second, l’action doit cibler la rénovation des logements, le développement d’alternatives de transport, et la réduction des inégalités d’accès aux solutions bas carbone.









