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Darmanin et le moratoire migratoire : une fausse solution déjà vue

Suspendre l’immigration régulière pendant deux à trois ans, puis instaurer des quotas par référendum : la proposition de Darmanin frappe fort. Mais derrière l’affichage, les chiffres, les précédents et le calendrier politique dessinent surtout une impasse déjà connue, aux effets limités et aux coûts bien réels.

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Immigration Pourquoi Le Moratoire De Darmanin Ne Convainc Pas
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Le 25 janvier 2026, Darmanin avance l’idée d’un moratoire sur l’immigration régulière pour deux à trois ans, avant l’instauration de quotas. L’objectif affiché est clair : reprendre le contrôle des entrées, assécher certaines filières et réorganiser la politique migratoire française. Le contexte, lui, l’est tout autant : une séquence politique tendue, des chiffres récents du ministère de l’Intérieur et un débat ancien, souvent recyclé, sur l’efficacité réelle des quotas.

Darmanin et le moratoire : une réponse spectaculaire à un problème ancien

La proposition de Darmanin repose sur une mécanique simple en apparence. D’abord, suspendre l’immigration régulière pendant deux à trois ans. Ensuite, remettre à plat le système et fixer des quotas par référendum. Sur le plateau de LCI, le ministre de la Justice assume la radicalité du dispositif et le relie explicitement à une revalorisation salariale, estimant que l’arrêt temporaire des entrées forcerait certains secteurs à mieux payer.

Sur le fond, les faits sont connus et documentés. En 2025, la France a délivré 384 000 premiers titres de séjour, soit une hausse de 11,2 % en un an, selon le ministère de l’Intérieur. Cette progression est largement portée par le motif humanitaire, en hausse de 65 %, bien davantage que par l’immigration de travail. Autrement dit, suspendre les entrées régulières revient surtout à cibler des flux qui ne répondent pas à une logique économique classique, mais à des engagements juridiques et internationaux.

De plus, la notion même de suspension globale reste floue. Les sources officielles précisent que des exceptions subsisteraient : chercheurs, étudiants, médecins, réfugiés selon les cas. Dès lors, le moratoire ressemble moins à un gel qu’à une sélection renforcée. L’effet d’annonce est fort, mais l’impact réel s’annonce mécaniquement limité, car une large part des flux échappe déjà à une logique discrétionnaire nationale.

Quotas migratoires : Darmanin recycle un outil qui a déjà échoué

La seconde étape du plan de Darmanin repose sur les quotas. Là encore, l’idée n’est ni nouvelle ni expérimentale. La France, comme d’autres pays européens, a déjà tenté de fixer des plafonds d’entrées par métier ou par origine. Le résultat est largement documenté : les quotas ne réduisent pas les flux, ils les redirigent.

Les chiffres de 2025 éclairent ce constat. Près de 3 millions de visas ont été délivrés, dont plus de 2 millions de visas touristiques. En parallèle, plus de 542 000 refus ont été prononcés. Cette mécanique crée un écosystème complexe où les voies légales se multiplient sans réduire les incitations à contourner le système. Les quotas, en pratique, structurent de nouvelles filières légales, souvent temporaires, qui finissent par se pérenniser.

Par ailleurs, Darmanin reconnaît lui-même que la Constitution ne permet pas aujourd’hui de recourir à un référendum pour fixer ces quotas. Autrement dit, la proposition suppose une réforme institutionnelle lourde, incertaine, et politiquement risquée. L’expérience montre que ces débats s’enlisent, tandis que les flux migratoires continuent d’évoluer selon des facteurs externes : crises internationales, conflits, attractivité relative du territoire.

Enfin, les quotas ne répondent pas à la structure réelle de l’immigration. En France, l’immigration de travail représente une part minoritaire des entrées régulières. En faire le cœur du débat revient à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre, tout en alimentant l’illusion d’un pilotage fin des flux par décret.

Immigration, emploi et salaires : les chiffres contredisent le discours de Darmanin

L’argument économique constitue le pilier rhétorique du plan de Darmanin. Suspendre l’immigration permettrait, selon lui, d’augmenter les salaires et de pousser les employeurs à recruter des Français. Là encore, les données officielles racontent une autre histoire.

Selon les statistiques basées sur l’enquête Emploi de l’Insee, le taux de chômage des immigrés atteint 12 %, contre 7 % pour les non-immigrés. Cette surreprésentation dans le chômage démontre que l’immigration ne « prend » pas massivement les emplois des Français. Elle révèle au contraire une difficulté d’intégration sur le marché du travail, souvent liée au niveau de qualification, à la reconnaissance des diplômes ou à la segmentation sectorielle.

Dans le même temps, les secteurs dits « en tension » continuent de peiner à recruter, malgré la présence d’un chômage élevé. Ce paradoxe souligne un problème structurel : rigidités du marché du travail, inadéquation des compétences, conditions salariales peu attractives. Bloquer les entrées régulières ne résout aucun de ces freins. Cela risque même d’accentuer certaines pénuries sans garantir une hausse durable des salaires.

Les chiffres des éloignements confirment également les limites de l’approche. En 2025, 24 985 éloignements ont été mis en œuvre, en hausse de 15,7 %. Les sorties du territoire atteignent 32 379. Malgré cette progression, la présence étrangère régulière avoisine 4,5 millions de personnes. Autrement dit, même une politique plus ferme sur les expulsions ne modifie qu’à la marge la structure globale de l’immigration.

Enfin, un élément politique s’impose. Darmanin a occupé le ministère de l’Intérieur pendant plusieurs années. Or, aucune suspension des entrées régulières ni réforme structurelle des quotas n’a été engagée durant cette période. Le changement de ton intervient désormais depuis la Chancellerie, dans une séquence où la présidentielle de 2027 s’invite ouvertement dans le débat. Ce décalage affaiblit la crédibilité d’une proposition présentée comme urgente, mais longtemps différée.

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