Lorsqu’un système n’arrive plus à se réformer, il fait ce que font toutes les organisations en fin de cycle : il accuse les autres. Et comme l’opinion publique adore qu’on lui raconte que les coupables sont ailleurs, le pouvoir a trouvé deux cibles parfaites, médiatiquement rentables, politiquement gratuites : les riches et les retraités. Deux catégories opposées, mais accusées du même crime imaginaire : profiter d’un système dont, paradoxalement, elles sont aujourd’hui les variables d’ajustement.
Quand un système s’effondre, il invente des coupables
Depuis une dizaine d’années, l’État français ne gouverne plus : il gère la pénurie qu’il a lui-même créée. Mais pour masquer l’incapacité à réformer son gigantisme administratif, il a réactivé la vieille mécanique politique des régimes essoufflés : désigner des boucs émissaires. Le récit officiel est simple : s’il faut augmenter les impôts, c’est à cause des riches qui « ne contribuent pas assez ». S’il faut baisser les pensions, c’est à cause des retraités qui « coûtent trop cher ». Peu importe que ces affirmations soient fausses, approximatives, ou simplement grotesques : elles fonctionnent. Elles évitent de poser la seule question qui compte : pourquoi un État qui prélève déjà 57 % du PIB est-il incapable de financer sa propre structure ? Le système est en décomposition, incapable de produire autre chose qu’un discours d’accusation. Il n’admet pas ses insuffisances : il les transforme en indignation morale.
La polarisation comme stratégie de diversion fiscale
L’objectif politique n’est pas d’être précis, mais d’être efficace. Pendant que les Français débattent frénétiquement de la « taxe Zucman sur les méchants milliardaires » ou des « boomers profiteurs », le gouvernement passe tranquillement des hausses fiscales qui touchent… tout le monde. L’augmentation de la CSG ? Adoptée dans un silence poli. L’inflation rampante des taxes locales, énergétiques, environnementales ? Dispersée dans le brouillard. Les nouvelles taxes prétendument réservées aux patrimoines de plus de 100 millions d’euros ? En réalité calibrées pour attraper les classes moyennes supérieures, les entrepreneurs, les cadres, les professions indépendantes. L’impôt sur la fortune improductive ? Une aubaine narrative : on dit qu’on va « taxer les ultra-riches », mais on vise des gens qui n’ont jamais vu de près ou de loin un ticket d’entrée à 100 millions d’euros. La contribution exceptionnelle sur les hauts revenus ? Présentée comme ciblée, appliquée bien au-delà de ce que l’opinion imagine. Pendant que le projecteur médiatique est braqué sur les caricatures – yacht, jet privé, milliardaires diaboliques – l’essentiel se joue ailleurs : un matraquage fiscal généralisé rendu invisible par l’obsession des faux coupables.
Le « boomer bashing » : la nouvelle rente politique
Même mécanique pour les retraités. On les décrit comme des parasites du système, coupables de toucher une pension qu’ils ont pourtant financée toute leur vie. On leur reproche d’avoir travaillé dans un monde plus simple, d’avoir acheté leur logement « quand c’était facile », d’avoir bénéficié d’un système qui n’existe plus. Une fable commode, qui permet de faire passer en douce des baisses de pensions, des désindexations, des prélèvements supplémentaires. Pendant que les éditorialistes se passionnent pour les « boomers privilégiés », on réduit les dépenses sociales sur des populations qui n’ont ni l’énergie militante ni le pouvoir de nuisance de la jeunesse. Le système fabrique ainsi un conflit intergénérationnel artificiel : pointer l’autre du doigt pour éviter que chacun ne regarde l’État.
La grande opération de dissimulation
La vérité est brutale : la France est en surcharge fiscale maximale. Elle ne peut plus augmenter explicitement les impôts sans provoquer une explosion sociale. Elle ne peut plus réformer son administration sans faire face à une insurrection interne. Alors elle détourne l’attention. La technique est vieille comme les régimes en fin de course : offrir au peuple des récits moralisateurs pour qu’il accepte des coups portés ailleurs. Pendant que l’on s’écharpe sur « les riches » et « les retraités », les ponctions réelles s’appliquent partout où l’État peut encore saisir quelque chose : classes moyennes, petits investisseurs, indépendants, salariés qualifiés, propriétaires, contribuables captifs. Le pouvoir gagne ainsi un double avantage : il évite de se réformer, et il empoche de nouvelles recettes sans que personne ne s’en aperçoive vraiment. Politiquement, c’est parfait : personne ne veut payer davantage, mais tout le monde accepte que « les autres » paient.








