Il fallait oser. Mais Jean-Luc Mélenchon ne fait jamais les choses à moitié. Dans un moment de pédagogie incandescent, il a donc décidé de régler une bonne fois pour toutes la question des cathédrales : si vous admirez Notre-Dame, dites merci à Saladin. Oui, Saladin. L’homme des croisades. L’homme des batailles. Et, visiblement, le premier formateur en vitrail de l’histoire européenne. Quand un grand populiste veut conquérir un électorat il est prêt à tout. Faut-il en rire ou en pleurer ?
Quand Saladin devient chef de chantier à Chartres
La scène est désormais célèbre. En meeting en juin dernier, Jean-Luc Mélenchon lance, avec un aplomb admirable : « S’il n’y avait pas eu Saladin, vous ne sauriez pas bâtir des cathédrales… c’est lui qui vous a appris comment on faisait les vitraux et les maths. » À ce niveau-là, on n’est plus dans l’approximation, on est dans l’affirmation face à un auditoire trop heureux d’entendre que les Européens étaient des abrutis et la civilisation arabe très en avance. On imagine Saladin débarquant à Chartres, plan sous le bras : “Bon, les gars, aujourd’hui on attaque la rosace.” Pendant ce temps, les maîtres d’œuvre européens découvrent émerveillés… le concept même de géométrie. La réalité est légèrement moins spectaculaire. Saladin était un chef de guerre, un vizir devenu sultan, un stratège redoutable. Mais sauf archive secrète retrouvée dans une cave, rien n’indique qu’il ait dirigé un chantier de cathédrale entre deux sièges militaires.
Du roi Dagobert à la théorie du Moyen-Âge débile
Cette sortie n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une vision plus large que Mélenchon développe régulièrement pour séduire un électorat musulman : celle d’un Moyen Âge européen présenté comme globalement arriéré, face à un monde arabo-musulman supposé beaucoup plus avancé. Dans cet esprit, circule d’ailleurs une formule devenue quasi proverbiale dans le débat public selon laquelle, pendant que “les Arabes inventaient les maths, le roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers”. La formule est caricaturale, mais elle résume assez bien le récit proposé : d’un côté la lumière, de l’autre une Europe un peu simplette, occupée à enfiler ses vêtements à l’envers en attendant d’être éclairée. Le problème, c’est que cette vision relève plus du slogan que de l’histoire. Oui, le monde islamique a été puissant mais non, l’Europe médiévale n’était pas un désert intellectuel.
De la manipulation des foule
La méthode est toujours la même : partir d’un fait réel, les arabes ont inventé l’algèbre, puis appuyer dessus jusqu’à produire un récit simplifié, efficace, et surtout politiquement utile. Dans cette logique, dire que les savoirs circulent ne suffit pas. Il faut montrer que tout vient d’ailleurs. Mieux : que sans cet “ailleurs”, rien n’existerait ici. C’est exactement ce que contestent de nombreux historiens, notamment dans l’interview faite par Le Figaro de Sylvain Gouguenheim Professeur Émérite d’histoire de l’École Normale Supérieure de Lyon : les cathédrales gothiques s’inscrivent dans une évolution européenne, technique et religieuse propre, et non dans une importation directe venue du monde musulman. Mais évidemment, “évolution progressive de techniques locales sur plusieurs siècles” fait moins vibrer une salle que “merci Saladin pour Notre-Dame”. Et puis, le récit ne sert à rien. Il faut flatter son électorat. Montrer sa supposée puissance passée.
Le marketing électoral comme art médiéval
Derrière cette relecture historique, il y a une logique politique assez transparente. Valoriser de manière spectaculaire l’apport du monde musulman permet d’envoyer un signal clair à un électorat ciblé : les musulmans de France. Peu importe si le trait est forcé : l’important est qu’il soit compris. Le problème, c’est que cette stratégie produit un effet secondaire inattendu : à force de simplifier, on finit par raconter n’importe quoi. Et à force de vouloir réécrire l’histoire pour séduire, on finit par donner l’impression qu’elle est devenue un argument de campagne comme un autre. Mais finalement, raconter n’importe quoi consciemment ne consiste-t-il pas à prendre ses électeurs pour des idiots. Bien sûr que oui car depuis Gustave Le Bon on sait bien que les foules ne réfléchissent pas, elles réagissent. Dans son Vade-Mecumdu parfait petit populiste, Mélenchon le sait très bien. Il faut bâtir un récit, flatter les ego, provoquer des émotions, surfer sur des frustrations d’un électorat qui a du mal à s’assimiler : vous êtes méprisés aujourd’hui mais hier vous étiez les puissants. Au fond, cette attitude fait mal à la démocratie. Éclairer l’électeur pour lui permettre un choix rationnel devrait être l’objectif. Mélenchon est vraiment maillot jaune en matière de démagogie bien qu’il ne soit pas le seul et que la communication soit devenue le cancer qui ronge progressivement notre système démocratique.










