Violence du terrain, fraternité des brigades, souffrance psychologique : loin des discours officiels, ce témoignage plonge au cœur de la réalité du métier de policier. Sans filtre ni concession, cet entretien brise les silences, interroge les tabous et appelle à regarder en face ce que vivent, au quotidien, celles et ceux chargés de maintenir l’ordre.
Votre livre donne une image brute et sans filtre du métier de policier. Pourquoi était-il important pour vous de ne pas édulcorer la réalité ?
Mais tout simplement parce que, moi, cette réalité, je l’ai vécue. Sans filtre. À quoi ça sert d’écrire un livre sur la police si c’est pour protéger ceux qui le lisent ? À quoi ça sert si on édulcore, si on arrondit les angles, si on fait semblant ? Moi je n’ai pas fait écrire mon livre par un porte-plume, je l’ai écrit seul. Entièrement. Parce que l’idée, dès le départ, était de parler flic, de vivre flic, de respirer flic, afin que le lecteur puisse s’immerger dans la peau d’un policier. Il n’y a pas de tabou, il n’y a rien de caché. Tout simplement parce que je ne suis pas dans le jugement. Je constate. Libre ensuite à chacun de juger si c’est bien ou si c’est mal. Mon constat est simple, clair, net et précis. Pas besoin d’y mettre les formes : la réalité est déjà assez violente comme ça. Mais il est hors de question de minimiser ce qui se passe.
Parce que si l’on veut responsabiliser ceux qui lisent, nos concitoyens (des adultes, des majeurs, des gens capables d’entendre la vérité) on ne peut pas leur cacher la réalité. Il faut être franc avec eux, et cette franchise passe par la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.
Votre propre parcours a-t-il façonné votre regard sur la police et sur la société ?
Bien sûr, le parcours de chacun façonne le regard que l’on porte sur la police et sur la société. Moi, vous le savez, je suis un gamin de banlieue. J’avais déjà une image de la police avant d’y entrer. Quand j’ai intégré l’institution, j’ai découvert une autre facette de ce métier. Une facette différente. Et, malgré tout, un métier merveilleux. On a tous nos expériences et nos parcours de vie. Et forcément, ils nous servent de boussole pour nous faire une idée, pour construire notre regard sur ce que nous faisons et sur la manière dont nous le faisons.
Le sentiment de fraternité entre collègues est très présent dans votre récit. Est-ce ce lien qui permet de tenir ?
Personnellement, quand je suis rentré dans la police, je me suis fait des amis, et j’ai trouvé des frères et des sœurs. Aujourd’hui encore, plus de quinze ans après avoir quitté cette brigade je suis toujours dans le groupe WhatsApp, et je parle toujours avec mes anciens collègues de brigade. La même chose pour la brigade départementale du Val-d’Oise : le fait de risquer son intégrité physique et d’évoluer dans des conditions dégradées avec quelqu’un nous rapproche profondément. C’est comme un rite initiatique : on a vécu la même chose ensemble, on se comprend, nous ? Nous l’avons fait ! Ça crée des liens incassables pour toute une vie que seule ceux qui l’ont vecu comprennent.
Albert, par exemple, m’a rendu visite au Brésil, des années après, alors que j’étais en disponibilité de service. Qui fait ça si ce n’est un frère, un vrai ami ? En tout cas pas un simple « collègue ». Alors oui, les relations entre nous… J’ai eu la chance de tomber sur des hommes et des femmes entiers, qui m’ont beaucoup appris sur moi-même mais aussi sur le métier de policier. Des gens simples, comme vous et moi, mais tellement importants à mes yeux. Parce que ce sont avec ces personnes ordinaires que l’on arrive à survivre aux interventions du quotidien extraordinaires.
Pensez-vous que la souffrance psychologique des forces de l’ordre reste encore largement incomprise, cachée ?
Non, je ne pense pas que la souffrance psychologique que certains policiers rencontrent au cours de leur carrière soit cachée. Aujourd’hui, on ne peut plus la mettre de côté. Ce mal-être qui conduit au suicide d’une cinquantaine de policiers par an, on ne peut ni le balayer sous le tapis ni faire semblant de ne pas le voir. En revanche, je pense qu’il est profondément mal compris. Mal compris parce que les personnes qui sont chargées de prendre en charge cette souffrance (souvent avec de la bonne volonté) ne savent pas par quoi le policier en détresse psychologique est réellement passé. Ce n’est pas un problème de compassion. C’est un problème de vécu et d’expérience, pas d’appartenance institutionnelle. Comment voulez-vous qu’un agent administratif, qui n’a jamais forcé une porte, jamais annoncé un décès à une famille, jamais décroché un pendu ou bien jamais fait insulter et agresser, puisse prendre en charge avec efficacité la souffrance de quelqu’un qui a vécu tout cela, alors qu’elle-même n’a jamais été confrontée à aucune de ces situations ?
C’est extrêmement complexe, et c’est devenu tabou. Parce qu’en parlant de cette souffrance, on pointe du doigt une faiblesse, celle de l’homme avec un grand H confronté à des situations extraordinaires. Dans une profession où le statut de policier nous interdit d’être faible, cette faiblesse, au lieu d’être comprise, est trop souvent dénigrée.












