Quand la guerre tombait du ciel : la Résistance en Beauce

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Quand la guerre tombait du ciel : la Résistance en Beauce © www.nlto.fr

À travers son livre La Grande Maison, Franck Staub explore une Résistance singulière où l’on sauvait les aviateurs tombés du ciel. Dans cet entretien, il revient sur la réalité logistique de la plaine beauceronne : des familles ordinaires transformées en refuges clandestins, entre l’accueil de l’as Bud Mahurin et la menace mortelle des agents infiltrés. Un éclairage historique fascinant sur le courage à découvert.

Dans La Grande Maison, vous montrez que l’engagement d’Odette et de Jean-Baptiste Lecureur ne procède pas d’un engagement idéologique. Que voulez-vous dire ?
FS : Ce qui m’intéressait, c’était de sortir d’une vision trop préméditée, presque héroïsante, de la Résistance. Chez les Lecureur, on n’est pas d’abord dans une logique qui repose sur un engagement idéologique mais dans une expérience très concrète de la guerre. Pour Jean-Baptiste, il y a d’abord le retour de captivité après deux années passées en Pologne, au camp de Kobierzyn. Ce type d’expérience laisse des traces profondes, physiques et morales, et donne à la guerre une densité presque indélébile. À cela s’ajoutent des épisodes très locaux — comme ce char français détruit à Orgères en juin 1940, avec des soldats à l’intérieur — qui rendent l’Occupation immédiatement tangible. À partir de là, le rejet de l’occupant devient presque charnel. Les premières formes d’engagement restent d’ailleurs assez classiques : coups de main à des action de sabotages, aides ponctuelles, transmission de messages. Mais en Beauce, un élément va profondément changer la nature de cet engagement : la géographie aérienne de la guerre. À partir de 1943, les grandes formations de bombardiers américains décollent d’Angleterre pour frapper des objectifs industriels en Allemagne, comme Ludwigshafen. Au retour, souvent endommagés, désorganisés, et parfois privés de leur couverture de chasse, certains appareils deviennent des cibles pour la chasse allemande. L’espace compris entre la vallée de la Loire et la région de Dreux — donc la Beauce — se situe précisément sur ces axes de retour. C’est dans ce contexte que plusieurs bombardiers sont interceptés et abattus au-dessus de l’Eure-et-Loir. À partir de là, la guerre ne passe plus seulement au-dessus des têtes, elle s’écrase dans les champs. Et cela change tout. Il ne s’agit plus seulement d’être opposé à l’Occupation : il faut décider, immédiatement, s’il faut détourner le regard ou porter assistance à des hommes traqués. C’est ce moment-là que j’ai voulu raconter. Chez Odette, chez sa sœur, chez d’autres habitants, il y a moins un calcul qu’un réflexe humain. Elle l’écrit elle-même dans la lettre qui est à l’origine de mon livre, porter secours à des hommes menacés, « c’était pour nous une très grande joie et aussi un gros danger. » Tout est dit. Le 7 janvier 1944, avec le crash d’un B-24 près de Fains-la-Folie après une mission sur l’Allemagne, ce basculement devient concret : on passe d’un refus intérieur à une action structurée, qui s’inscrit progressivement dans des réseaux comme celui de réseau Picourt.


Qu’est-ce qui distingue, selon vous, la Résistance en Beauce d’autres formes de Résistance ailleurs en France ?
FS: La première différence tient au paysage. On associe souvent la Résistance aux maquis, aux zones de relief, aux actions armées spectaculaires. En Beauce, c’est exactement l’inverse : une plaine ouverte, sans refuge naturel, où tout se voit. Cela impose une autre forme de clandestinité, plus diffuse, plus discrète. La Résistance y est donc moins insurrectionnelle que logistique. Elle repose sur des gestes du quotidien : héberger, nourrir, dissimuler, faire circuler des informations ou des personnes. Dans le cas de l’Eure-et-Loir, elle prend une forme très particulière, directement liée à la guerre aérienne. C’est là une spécificité forte. Des réseaux comme le réseau Picourt ne se contentent pas d’actes isolés : ils organisent de véritables chaînes de solidarité, depuis le lieu de chute jusqu’à l’acheminement vers Paris, puis vers des filières d’évasion. Cela suppose une coordination fine, une confiance absolue entre les acteurs, et une capacité à agir vite, souvent sans préparation.


Vous évoquez aussi Bud Mahurin. Pourquoi ce nom est-il important dans votre livre ?
FS:
Parce qu’il incarne, de manière très concrète, la rencontre entre une histoire familiale et la grande histoire de la guerre aérienne.
Walker Melville « Bud » Mahurin n’est pas un aviateur parmi d’autres : c’est l’un des grands as américains de la Seconde Guerre mondiale, engagé dès 1942 dans les opérations aériennes au-dessus de l’Europe. Lorsqu’il est abattu près d’Orgères-en-Beauce au printemps 1944, il devient, comme tant d’autres, un homme traqué en territoire occupé. Ce qui donne à son parcours une dimension particulière dans mon livre, c’est qu’il a été hébergé un temps chez Odette et Jean-Baptiste Lecureur. Pendant quelques jours, leur foyer est devenu un refuge pour un officier américain de tout premier plan, recherché par les Allemands. Après une première tentative infructueuse, Mahurin sera finalement exfiltré vers l’Angleterre. Au cours de mes recherches, j’ai retrouvé un courrier adressé à Odette par le général Dwight D. Eisenhower. Ce type de lettre, envoyé après la guerre, visait à saluer l’aide apportée par des habitants des territoires occupés aux aviateurs alliés. Sans établir de lien exclusif avec un seul homme — les Lecureur ont contribué à sauver une trentaine d’aviateurs — il témoigne néanmoins du rôle qu’ont joué, à leur échelle, des familles comme celle de ma grand-tante.


Vous montrez aussi que ces réseaux étaient extrêmement vulnérables, notamment à cause de la trahison. Qui était Jean-Jacques Desoubrie et quel rôle a-t-il joué ?
FS : Jean-Jacques Desoubrie est une figure particulièrement sombre de cette histoire. C’est un agent double, qui a infiltré plusieurs réseaux de Résistance spécialisés dans l’évasion d’aviateurs alliés, le réseau Picourt mais également les réseaux Comète et Hunter. Sous de fausses identités — dont celle de “Jean-Jacques” — il se présente comme un intermédiaire fiable, capable d’acheminer des aviateurs vers des filières d’exfiltration. En réalité, il livre progressivement ces hommes, ainsi que ceux qui les hébergent, à la Gestapo. Ce qui rend cette histoire particulièrement troublante, c’est sa proximité avec ma propre famille. Desoubrie est allé jusqu’à Orgères. Il a été accueilli chez les Lecureur, comme d’autres intermédiaires supposés fiables. À ce moment-là, personne bien-sûr ne sait qu’il est un agent double. Dans la confusion des mois qui précèdent la Libération, il s’en est fallu de peu pour que cette infiltration ait des conséquences dramatiques pour l’ensemble de ma famille. On en trouve une trace très directe dans les archives. Dans le dossier de Jean-Baptiste Lecureur, conservé au Service historique de la Défense, figure son débrief d’après-guerre. Il y évoque explicitement “Jean-Jacques” — c’est-à-dire Desoubrie — ainsi que Madame Orsini, sa complice, et « réclame pour eux la peine de mort. Après la guerre, Jacques Desoubrie, qui s’est réfugié en Allemagne, est formellement identifié. Il est arrêté par les troupes américaines à Augsbourg le 10 mars 1947, puis remis aux autorités françaises. Son procès se tient du 7 au 20 juillet 1949. Il est condamné à mort et exécuté au fort de Montrouge, à Arcueil, le 20 décembre 1949. Son action a été considérable : il fait arrêter 168 aviateurs alliés et a contribué à l’arrestation, à la torture et à la déportation de plus d’une centaine de résistants.

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