Dans les capitales européennes, les incendies suspects, les filatures maladroites et les recrutements en ligne ne sont plus traités comme des faits divers. Ils dessinent une guerre souterraine, menée sous le seuil militaire, où les services russes testent les nerfs occidentaux. La Pologne affirme désormais voir émerger des réseaux plus professionnels, après une première vague d’agents jetables recrutés à bas coût.
Une guerre bien réelle
Les exemples se multiplient depuis deux ans à travers l’Europe. En avril 2024, deux ressortissants allemands et russo-allemands ont été arrêtés en Allemagne, soupçonnés de préparer des actes de sabotage contre des infrastructures militaires et industrielles au profit de Moscou, notamment contre des sites liés à l’aide à l’Ukraine. Au Royaume-Uni, plusieurs hommes ont été inculpés après l’incendie spectaculaire d’un entrepôt londonien appartenant à une entreprise liée aux livraisons d’équipements vers Kiev ; les enquêteurs britanniques soupçonnent une opération téléguidée par des intermédiaires russes. En Pologne, les services de sécurité affirment avoir démantelé plusieurs réseaux chargés de surveiller les voies ferrées utilisées pour le transit d’armes occidentales vers l’Ukraine, tandis qu’en Lituanie et en Lettonie, des opérations de repérage autour d’infrastructures énergétiques et de bases militaires ont été signalées ces derniers mois. Même la Scandinavie est concernée : la Norvège et la Suède ont renforcé la protection de leurs installations énergétiques et sous-marines après plusieurs incidents suspects en mer Baltique, notamment autour de câbles et de gazoducs stratégiques. Pris séparément, ces événements pourraient sembler marginaux ; ensemble, ils dessinent une stratégie d’usure visant à maintenir une pression constante sur les États européens sans franchir le seuil d’un affrontement militaire direct.
Des exécutants interchangeables aux cellules structurées
Pendant des mois, les services européens ont décrit un modèle rudimentaire : jeunes recrues approchées sur messageries chiffrées, petits paiements, consignes fragmentées, objectifs simples. Brûler un entrepôt, photographier une base, déposer un colis, tester une clôture. Cette économie clandestine avait un avantage majeur pour Moscou : elle coûtait peu, brouillait les pistes et exposait surtout des intermédiaires sacrifiables. Mais Varsovie alerte aujourd’hui sur une évolution plus inquiétante : selon l’ABW, la Russie passerait de ces profils isolés à des réseaux de sabotage plus organisés, capables d’attaquer infrastructures critiques, sites militaires et services publics.
La Pologne, laboratoire avancé de la confrontation invisible
La géographie explique en partie cette pression. Hub logistique de l’aide militaire à l’Ukraine, frontière orientale de l’OTAN, arrière-base politique et ferroviaire, la Pologne concentre des cibles dont la valeur stratégique dépasse son territoire. Les enquêtes ouvertes pour espionnage y auraient fortement augmenté, tandis que les autorités disent avoir déjoué plusieurs projets visant des installations militaires et des infrastructures sensibles. Dans cette bataille, l’objectif n’est pas seulement la destruction matérielle. Il s’agit d’épuiser la contre-ingérence, d’alimenter la peur, de forcer les États européens à disperser leurs moyens et de rappeler que l’arrière du front ukrainien reste vulnérable.
Une guerre sans signature, mais pas sans message
Le sabotage clandestin prospère dans une zone volontairement ambiguë : trop grave pour être ignoré, trop indirect pour déclencher une riposte militaire ouverte. Londres, Berlin, Varsovie et Oslo décrivent chacun, avec leurs mots, une même architecture de menace : espionnage, cyberattaques, repérages d’objectifs, incendies, pressions contre les industries de défense et surveillance des flux d’armement. Moscou nie systématiquement toute implication. C’est précisément le principe de cette guerre grise : laisser assez de traces pour intimider, mais jamais assez pour assumer. Pour les services occidentaux, le défi consiste désormais à sortir de la réaction policière au cas par cas et à traiter ces opérations comme une campagne stratégique continue.








