La canicule qui frappe la France et l’Europe contraint la SNCF et Eurostar à supprimer des dizaines de trains. Entre infrastructures vieillissantes et matériel inadapté, le trafic ferroviaire révèle ses limites face au dérèglement climatique.
Canicule : plusieurs trains supprimés à cause des fortes chaleurs
La canicule qui frappe la France et l’Europe occidentale depuis plusieurs jours plonge le réseau ferroviaire dans une crise sans précédent. La SNCF et Eurostar ont annoncé la suppression de dizaines de trains, contraignant des milliers de voyageurs à revoir leurs déplacements. Entre infrastructures vieillissantes, matériel roulant inadapté et températures records, le trafic ferroviaire se retrouve sous tension extrême, révélant les limites d’un système confronté à un dérèglement climatique désormais impossible à ignorer.
Depuis le vendredi 19 juin 2026, la France connaît un épisode caniculaire d’une intensité exceptionnelle pour un mois de juin. Selon Météo-France, la journée du 23 juin a établi un nouveau record national avec une température moyenne de 29,8 °C, du jamais vu depuis 1947. Quarante-neuf départements sont placés en vigilance rouge, et les thermomètres dépassent localement les 40 °C. Face à cette déferlante de chaleur, les opérateurs ferroviaires ont pris des mesures drastiques pour éviter des incidents majeurs.
Suppressions massives sur les lignes Intercités
La SNCF a annoncé l’annulation préventive de 71 trains Intercités entre le jeudi 18 et le lundi 22 juin 2026. Trois axes névralgiques du réseau sont principalement concernés : Paris-Orléans-Limoges-Toulouse (31 annulations), Paris-Clermont-Ferrand (19 annulations) et Bordeaux-Marseille (21 annulations). Les circulations de mi-journée, période où les températures atteignent leur pic, constituent la cible prioritaire.
Lors d’un point presse gare Montparnasse, Jean Castex, PDG de la SNCF, a expliqué que « le réseau ferroviaire français est fortement affecté par ce phénomène caniculaire ». Il a précisé que 3 500 agents « surveillent le réseau, les rails, les caténaires, la signalisation jour et nuit » pour tenter de limiter les dégâts. Une mobilisation qui ne suffit pourtant pas à garantir un service normal.
Les trains concernés sont essentiellement des Intercités Corail, rames anciennes utilisées depuis 50 ans dont les systèmes de climatisation se révèlent particulièrement vulnérables. L’objectif avoué : éviter qu’une panne ne survienne en pleine voie, laissant des voyageurs coincés dans des wagons transformés en fournaises sous plus de 40 °C. Pour les passagers dont le train est annulé, la SNCF propose un remboursement intégral sans frais, quel que soit le tarif d’origine.
Eurostar réduit la voilure entre Paris et Londres
La liaison transmanche n’est pas épargnée. Eurostar a annoncé la suppression de deux trains quotidiens entre Paris et Londres jusqu’au jeudi 25 juin minuit, invoquant des « conditions météorologiques défavorables ». Le Royaume-Uni est placé en alerte rouge pour chaleur extrême, avec des prévisions du Met Office annonçant des pics pouvant atteindre 40 °C dans le sud de l’Angleterre.
Les liaisons, habituellement très prisées par les clientèles affaires et loisirs, voient leur suppression accentuer la pression sur les capacités restantes. Eurostar n’a pas détaillé précisément les contraintes techniques à l’origine de ces annulations, mais évoque des aléas météorologiques exceptionnels perturbant l’exploitation du réseau. Les voyageurs concernés peuvent modifier gratuitement leur réservation ou demander un remboursement. La compagnie invite également ses clients à consulter régulièrement les informations de circulation avant leur départ.
L’Île-de-France au bord de la paralysie
En région parisienne, le réseau francilien subit de plein fouet les effets de la canicule. Île-de-France Mobilités (IDFM), la RATP et Transilien SNCF ont mis en place un plan de transport adapté pour préserver les infrastructures et le matériel ferroviaire. Selon Le Parisien, les lignes de métro 5, 6, 8 et 13 pourraient faire l’objet de ralentissements ce mercredi 24 juin, tout comme les lignes de tramway T1, T2, T5 et T6.
Du côté des RER, la situation s’annonce tout aussi compliquée. Sur les lignes A et B au sud, les vitesses pourront être réduites en fonction de l’évolution du thermomètre dans la journée, avec des conséquences directes sur la fréquence des passages. Sur les RER B au nord et sur les lignes C, D et E, « 9 trains sur 10 circuleront en moyenne », selon IDFM, qui précise que « quelques suppressions supplémentaires de trains seront possibles au cours de la journée ». Même régime pour les lignes Transilien H, J, K, L, N, P, R, U et V. Seuls les bus et le câble seront épargnés avec un trafic annoncé comme normal.
IDFM recommande aux usagers de limiter leurs déplacements, de privilégier le télétravail et d’éviter les heures de pointe entre 7h30 et 9h30 puis entre 16h30 et 19h30. Pour accompagner les voyageurs durant l’épisode, 400 000 bouteilles d’eau seront distribuées sur l’ensemble du réseau. À noter que 131 fontaines à eau sont accessibles dans les stations et gares.
En région, des lignes entières à l’arrêt
La situation n’est guère plus enviable en province. En Loire-Atlantique, la SNCF a annoncé la suppression de tous les tram-trains des lignes T1 (Nantes-Nort-sur-Erdre-Châteaubriant) et T2 (Nantes-Clisson) à partir du mercredi 24 juin. Tous les arrêts entre ces gares ne seront pas desservis, seuls les directs restant opérationnels. Selon Actu.fr, la cause réside dans « les conditions climatiques extrêmes » qui révèlent une faiblesse du matériel roulant commandé en 2007 : « les climatisations des rames ne résistent pas aux températures exceptionnelles actuelles ».
La mesure exceptionnelle pourrait perdurer plusieurs jours si les conditions météorologiques ne s’adoucissent pas. En fin de journée du 23 juin, neuf trains étaient supprimés et deux retardés à l’arrivée à Nantes, soit des perturbations sur plus de la moitié du trafic prévu (19 trains programmés). La fragilité d’un réseau confronté à des températures pour lesquelles il n’a jamais été conçu se révèle au grand jour.
Des infrastructures à bout de souffle
Les épisodes de chaleur extrême mettent les réseaux ferroviaires à rude épreuve. Au Royaume-Uni, plusieurs opérateurs ont appelé les passagers à limiter leurs déplacements aux trajets essentiels, tandis que des restrictions de vitesse ont été mises en place afin de prévenir les déformations des rails et la surchauffe des équipements. En France, la SNCF a adapté son offre en soulignant que les mesures préventives, bien que contraignantes pour les passagers, visent à éviter des incidents majeurs susceptibles de perturber durablement le réseau.
Les raisons techniques sont multiples. Les caténaires, câbles aériens qui alimentent les trains en électricité, peuvent se détendre sous l’effet de la chaleur et « être emportés par le train qui passe », a précisé Jean Castex. « Beaucoup de ces éléments supportent mal les très fortes températures », les rails étant « susceptibles de se dilater ». Un fil arraché signifie plus d’électricité, donc plus de climatisation, avec tous les risques que cela comporte pour les voyageurs.
Patricia Pérennes, économiste spécialiste du transport ferroviaire, a expliqué sur franceinfo que « face au dérèglement climatique, il n’y a pas forcément de solution technique à tout, il va falloir adapter nos modes de vie, donc aussi adapter la circulation des trains en période de grosse chaleur ». Elle souligne que « le métal se dilate avec la chaleur. Le rail, comme la caténaire, vont se détendre un peu et il y a un risque d’arrachement au passage du train. La seule chose qu’on peut faire, c’est ralentir un peu les trains, et c’est ce que fait la SNCF. »
Un matériel roulant obsolète
Au-delà des infrastructures, le matériel roulant lui-même pose problème. Les trains Corail et Intercités, âgés de 40 à 50 ans, n’ont pas été conçus pour affronter de telles températures. Comme le rappelle Patricia Pérennes : « Quand on les a conçus, la climatisation n’a pas été prévue pour des périodes de canicule, et comme elle est assez ancienne, elle ne fonctionne pas très bien. »
Le PDG de la SNCF a confirmé que « la climatisation est mise à rude épreuve. Nous réparons, nous vérifions les climatisations pour qu’elles soient les plus robustes possible et pour qu’il n’y ait pas ou qu’il y ait le moins d’incidents possible en journée ». Mais les efforts de maintenance ne peuvent compenser l’obsolescence d’un parc vieillissant.
L’économiste souligne également que « c’est l’État qui choisit de remplacer ce matériel. Ces dernières décennies, avec les problèmes budgétaires, la décision de remplacer les matériels anciens a été plusieurs fois reculée. » Le coût est effectivement prohibitif : une rame coûte environ 20 millions d’euros, et il en faut 10 à 15 par train. De nouvelles rames ont été commandées et payées, elles devaient arriver cette année, mais les livraisons ont du retard. « Espérons qu’elles arriveront à l’été 2027, sinon on aura les mêmes difficultés », conclut-elle.
Un appel aux investissements massifs
Face à la situation critique, le ministre des Transports Philippe Tabarot a demandé des investissements « massifs » pour moderniser le réseau ferroviaire « vieillissant ». « Les investissements sont d’environ 3 milliards d’euros par an à l’heure où on parle, je souhaite très rapidement pouvoir les monter à 4,5 milliards pour accélérer la régénération de 1 000 km de voies supplémentaires, alors qu’on parle de 700 km aujourd’hui et d’augmenter de 25 % le remplacement des caténaires », a-t-il déclaré sur BFMTV.
Le ministre a insisté sur l’urgence : « Un plan d’investissement massif est indispensable » après des années où « la priorité n’était pas dans la modernisation et dans la régénération du réseau ». Un aveu d’impréparation face à un phénomène pourtant prévisible.
Une problématique européenne
La France n’est pas isolée dans sa difficulté. Patricia Pérennes rappelle que tous les pays européens font face aux mêmes problèmes en période de fortes chaleurs : « J’ai regardé notamment ce qui se fait en Suisse, souvent cité comme le pays de l’excellence. Pendant quelques années, ils ont peint les rails en blanc, puis ils ont arrêté. Maintenant, les Suisses ralentissent leurs trains quand il fait chaud. L’Espagne ou le Maroc sont aussi dans la même situation que nous, il y a ce problème de dilatation des rails et des caténaires. Après une journée entière au soleil, il n’y a pas de miracle. »
Les perturbations s’inscrivent dans un épisode caniculaire d’ampleur en Europe occidentale. Fermetures d’écoles, restrictions d’activités et difficultés de transport se multiplient dans plusieurs pays. En Espagne, en Italie ou encore en Suisse, les autorités ont déclenché leurs niveaux d’alerte les plus élevés, confirmant le caractère exceptionnel de l’épisode pour un mois de juin. De nombreuses régions françaises restent sous vigilance renforcée.
Recommandations et perspectives
Dans ce contexte, le PDG de la SNCF Jean Castex a invité dimanche les voyageurs les plus « vulnérables » à « éviter de prendre le train » pendant la canicule, en soulignant ne pas pouvoir « écarter les incidents » sur le réseau. « On leur recommande de décaler leur voyage, ou en tout cas d’éviter, pendant cette période caniculaire, de prendre le train, parce que c’est aussi une façon de les protéger en amont », a-t-il déclaré.
Les autorités et les opérateurs recommandent de limiter les déplacements aux trajets indispensables, de privilégier le télétravail dans la mesure du possible, d’éviter les heures de pointe (7h30-9h30 et 16h30-19h30), de vérifier les conditions de circulation jusqu’au dernier moment, de consulter les applications de mobilités avant de partir et d’anticiper d’éventuelles alternatives en cas d’annulation.
La RATP et SNCF Réseau suivront en temps réel la température interne du rail, tandis que leurs agents effectueront des tournées de surveillance sur les « zones sensibles », notamment les voies et caténaires situées en plein air. Les matériaux métalliques se déforment sous la chaleur et les systèmes électriques surchauffent.
La crise ferroviaire liée à la canicule révèle l’impréparation structurelle du réseau français face au dérèglement climatique. Entre matériel obsolète, infrastructures vieillissantes et investissements insuffisants, le transport ferroviaire français se retrouve à la croisée des chemins. Les promesses d’investissements massifs du ministre des Transports arrivent tard, très tard. Trop tard pour éviter les désagréments de cet été 2026, certainement pas assez tôt pour anticiper les canicules à venir, désormais inéluctables. Comme le montre le débat sur le congé climatique, la question n’est plus de savoir si le réseau tiendra, mais combien de temps encore il pourra tenir sans transformation radicale.








