L’Union européenne veut sa propre stratégie de puissance
Le 16 octobre 2025, le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen ont approuvé la création du European Defence Industry Programme (EDIP), un plan de 1,5 milliard d’euros destiné à soutenir les industriels du continent et à structurer la préférence européenne dans le domaine de la défense. L’objectif : renforcer la souveraineté technologique et limiter les importations d’armements venus de pays tiers.
Ce programme, qui s’étend sur la période 2025-2027, impose qu’au moins 65 % des composants d’un produit financé proviennent d’entreprises européennes. Il marque ainsi une rupture nette avec la logique d’ouverture totale du marché, en privilégiant la production locale et la coopération entre États membres. « L’EDIP cherche à combler l’écart entre les mesures d’urgence et une approche structurelle à long terme », souligne le Conseil de l’UE dans un communiqué.
Un tournant économique et stratégique
La création de cette préférence européenne répond à un double constat. Sur le plan industriel, la fragmentation du marché coûte cher : la Commission européenne estime à 25 milliards d’euros par an les pertes liées au manque de coordination entre programmes nationaux. Sur le plan stratégique, la guerre en Ukraine a révélé la dépendance du Vieux Continent aux matériels américains, des missiles Patriot aux chasseurs F-35.
Le programme prévoit également 300 millions d’euros pour l’instrument de soutien à l’Ukraine (USI), destiné à renforcer la production et la livraison d’armements communs. Il s’agit, selon les institutions européennes, d’un premier pas vers une planification capacitaire européenne. « Cet accord constitue une étape majeure pour la sécurité du continent et le développement de notre industrie de défense », a déclaré François-Xavier Bellamy, rapporteur du texte.
Des industriels renforcés, des alliés inquiets
Les principaux groupes de défense européens — Thales, Airbus Defence & Space, Leonardo, KNDS ou MBDA — devraient être les grands gagnants de cette réorientation. La clause de préférence européenne vise à consolider leurs positions face à la concurrence américaine et israélienne, tout en assurant la relocalisation d’activités critiques comme les munitions ou les semi-conducteurs militaires. « Cette politique favorisera la coopération industrielle et le maintien des compétences stratégiques », estime le directeur général de Safran, cité par Euractiv.
Mais cette stratégie suscite déjà des inquiétudes à l’extérieur du continent. En Israël, plusieurs acteurs redoutent d’être exclus d’un marché européen estimé à plus de 50 milliards d’euros par an. Les États-Unis, de leur côté, s’interrogent sur les conséquences de cette orientation pour les fournisseurs transatlantiques. Bruxelles défend un équilibre : la préférence européenne n’exclut pas les partenaires de l’OTAN, mais elle établit désormais des priorités claires.
Une bataille économique sous haute tension
Au-delà du débat stratégique, l’EDIP ouvre une bataille économique interne. Les États membres ne partagent pas tous la même vision de la préférence européenne. Si la France, l’Italie et l’Espagne y voient un levier pour relancer leur industrie nationale, certains pays du Nord, comme les Pays-Bas ou la Finlande, redoutent une dérive protectionniste. Pour eux, restreindre l’accès aux fournisseurs extra-européens pourrait alourdir les coûts d’acquisition et ralentir les programmes conjoints.
Les discussions autour de la répartition des subventions ont aussi mis en lumière une ligne de fracture entre les grandes puissances industrielles et les petits États producteurs. Les entreprises tchèques, slovaques ou bulgares, par exemple, réclament des mécanismes de compensation afin de ne pas être marginalisées. L’UE a donc prévu un fonds d’accompagnement pour les PME et les fournisseurs de second rang, censé leur donner accès aux marchés publics de défense.
Une réorientation industrielle aux effets multiples
Pour Bruxelles, la préférence européenne n’est pas qu’une posture politique : c’est une réponse directe aux tensions sur les chaînes d’approvisionnement. L’explosion de la demande en obus, missiles et blindés a mis en évidence les limites du modèle de production en flux tendu. Plusieurs filières critiques — poudres propulsives, microprocesseurs durcis, optiques de précision — souffrent encore d’une dépendance à l’Asie et aux États-Unis.
L’Union espère que le cadre de l’EDIP incitera les industriels à relocaliser les capacités stratégiques. Les programmes conjoints de munitions et de drones, déjà amorcés avec le soutien du Fonds européen de la défense (FED), devraient bénéficier d’un effet d’entraînement. En parallèle, des discussions ont été engagées sur la création d’un label “Made in Europe – Defence”, qui permettrait de certifier l’origine européenne des systèmes financés par l’Union.
Une Europe plus souveraine, mais encore dépendante
En apparence, l’Union européenne affirme son autonomie stratégique. Mais cette politique reste un pari industriel autant qu’un acte politique. Car dans les faits, les chaînes d’approvisionnement européennes demeurent partiellement dépendantes de composants importés, notamment américains et asiatiques.
La réussite de l’EDIP reposera sur la capacité des États membres à coordonner leurs besoins militaires et à investir conjointement. Si le programme atteint ses objectifs, il pourrait devenir le socle d’une économie de défense intégrée, préfigurant une Europe capable de décider, produire et se défendre par elle-même — sans dépendre d’autrui pour sa sécurité.












