Pendant quelques jours, la côte de Hermosa Beach a cru vivre un mélange de blockbuster et de documentaire animalier : au large, un rond de bulles parfaitement dessiné, qui remontait sans arrêt, comme un jacuzzi géant planté en plein océan. De 33ᵉ Rue à Longfellow Avenue, tout le monde regardait la mer en se demandant ce qui était en train de bouillir là-dessous. Aliens, sous-marins espions ou baleine au transit catastrophique : toutes les options étaient sur la table.
Sur les groupes Facebook locaux, les vidéos tournent en boucle. On y voit un cercle blanc de bulles, parfaitement circulaire, qui ne s’arrête jamais. Les commentaires partent dans tous les sens : certains jurent qu’il s’agit de tests secrets après la présentation d’un nouveau drone sous-marin de Northrop Grumman, d’autres misent sur un dégazage naturel, sans oublier les inévitables emojis soucoupe volante et les blagues sur la « baleine qui a trop mangé de tacos ». Tout cela est confirmé par plusieurs articles de presse et par les posts des habitants eux-mêmes. Dans ce chaos théorique, un homme décide de devenir l’enquêteur officiel de la plage : Mark Zurales, surfeur local, téléphone dans une main et planche sous l’autre. On le voit, dans les images reprises par la presse, se filmer, commenter, puis annoncer très sérieusement qu’il va « aller voir de près ». C’est ainsi qu’il part, en combi, pagaie à la main, en direction du jacuzzi mystérieux, sous les encouragements mi-inquiets mi-hilares du voisinage. La scène suivante ressemble à un sketch : en approchant du rond de bulles, Mark tombe non pas sur un vaisseau spatial ou un sous-marin furtif, mais sur un bateau parfaitement banal, avec à bord des types en gilet fluo. Il leur demande ce qu’ils font là, et la réponse tombe, plate comme une réunion de copropriété : ils travaillent sur un câble de fibre optique. Les mêmes explications sont données ensuite au Los Angeles Times, à CBS et à d’autres médias : on envoie de l’air sous pression dans le conduit pour vérifier qu’il est bien dégagé avant d’ajouter de nouvelles fibres sur la liaison transpacifique entre la Californie et l’Asie. Le détail qui tue les rêves de science-fiction, c’est que tout cela était en fait annoncé noir sur blanc. La ville d’Hermosa Beach avait publié début novembre un avis de travaux sur les « transpacific fiber optic cables », avec fermeture de rues autour de Longfellow Avenue pour permettre aux équipes de souffler de l’air dans la conduite. Ce document municipal recoupe exactement ce que racontent le contremaître interrogé par les journalistes et le petit podcast local qui résume l’affaire : pas de monstre marin, pas d’US Navy cachée, juste de la maintenance d’infrastructure pour préparer, entre autres, une future extension de type Meta. Cerise sur la vague, certains habitants ont décidé de profiter du buzz. Le photographe Bo Bridges a ainsi commencé à imaginer des étiquettes de bouteilles de vin avec OVNI, sous-marin et rond de bulles, histoire de graver dans le folklore local cette semaine où tout le monde a cru que les extraterrestres tapaient à la porte… alors qu’il s’agissait simplement du Wi-Fi mondial qui faisait des bulles. Ce qui est amusant, c’est que toutes les pièces du puzzle racontent exactement la même histoire, des posts Facebook de Mark Zurales jusqu’aux dépêches reprises par Phys.org, Yahoo News et la télé locale : un phénomène étrange, une explosion de fantasmes, puis l’explication ultra-prosaïque des techniciens de la fibre, confirmée par la mairie. On est très loin d’un dossier X-Files : c’est juste la mondialisation numérique qui remonte à la surface sous forme de jacuzzi.
Moralité, version « sources recoupées » : si vous voyez un jour un rond de bulles au large de votre plage, avant d’appeler la NASA ou de préparer les pancartes « Welcome Aliens », allez jeter un œil aux avis de travaux de la mairie et aux chantiers de fibre optique du coin. Les extraterrestres finiront peut-être par arriver un jour, mais pour l’instant, c’est surtout notre connexion Internet qui aime se donner des airs de mystère.









