Dur avec les faibles, faible avec les forts : la méthode Trump en Ukraine

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Chatgpt Image 23 Nov. 2025 à 11 26 19
Dur avec les faibles, faible avec les forts : la méthode Trump en Ukraine © www.nlto.fr

Ce que Donald Trump vend comme une victoire personnelle serait en réalité une défaite stratégique pour les États-Unis : après avoir mis des centaines de milliards de dollars, des armes, du renseignement et du crédit politique au service de l’Ukraine, Washington accepterait, pour la gloire d’un homme, de solder la guerre sur un recul de ses propres objectifs.

Il faut d’abord rappeler une évidence : la guerre en Ukraine ne commence pas avec Trump, et l’engagement américain non plus. Depuis 2022, les États-Unis ont aidé Kiev à tenir, proclamé qu’on ne pouvait pas laisser l’agression russe être récompensée, lié leur crédibilité à la défense de la souveraineté ukrainienne et de la sécurité européenne. Le « plan de paix » que Trump laisse entendre, c’est l’inverse de cette ligne : accepter des pertes territoriales, une Ukraine neutralisée et limitée militairement, une Russie progressivement réhabilitée. Pour Trump, c’est l’occasion de dire « j’ai mis fin à la guerre » ; pour l’Amérique, c’est un aveu de faiblesse après avoir promis l’inverse. Trump vient d’une culture de négociation à la dure, celle qu’on voit dans le biopic hollywoodien sur sa jeunesse, où la figure de Roy Cohn lui inculque une règle simple : attaquer, ne jamais s’excuser, ne jamais reconnaître ses torts, pousser l’autre à céder plutôt que chercher un équilibre. Transposée au champ géopolitique, cette logique produit une vision très primaire de la paix : un conflit est un mauvais contrat à renégocier, la « solution » est un deal qu’on impose, qu’on présente comme une victoire personnelle, et qui permet de passer au dossier suivant. Peu importent le droit, les précédents créés ou la stabilité à long terme, l’essentiel est de pouvoir dire aux électeurs que les combats se sont arrêtés et que la facture a baissé. Mais cette méthode ne s’applique pas de la même façon à tout le monde. Avec la Russie, elle se heurte à un pouvoir qui a assumé la logique de guerre longue, transformé son économie, verrouillé son système politique et accepté le coût humain du conflit. Moscou ne se laisse pas intimider facilement : elle encaisse les sanctions, absorbe les pertes et tient. Avec l’Ukraine, au contraire, le levier est immédiat : Kiev dépend des armes, des munitions, du renseignement et du soutien budgétaire venus des États-Unis et de l’Europe. Menacer de ralentir, conditionner ou couper cette aide, c’est placer Zelensky dans une dépendance extrême. Le rapport de force ne sert alors plus à faire plier l’agresseur, mais à tordre le bras de l’allié agressé, comme un mafieux qui met sous pression le débiteur le plus fragile plutôt que d’affronter le grand patron. À cela s’ajoute une proximité troublante avec la Russie, à la fois matérielle et culturelle. Pendant des années, Trump a cherché ou exploité des affaires liées à des capitaux russes ou russophones, au point d’alimenter des soupçons d’influence, voire de dossiers compromettants. Surtout, il partage une culture du pouvoir avec Poutine : Trump respecte ceux qui lui résistent et méprise ceux qui dépendent de lui. Dans sa grille de lecture, le président russe appartient clairement au camp de la force, de ceux qui ne se laissent pas contraindre ; Zelensky, lui, incarne le camp des vulnérables qui n’ont pas le choix. Il est donc cohérent, dans sa logique, de ménager Moscou et de faire porter l’essentiel du coût politique à Kiev, quitte à invalider les objectifs proclamés par les États-Unis depuis le début de la guerre. L’Europe, dans ce schéma, est rangée dans la même catégorie que l’Ukraine : celle des faibles. Aux yeux de Trump, le continent européen cumule les défauts : dépendant du parapluie américain, divisé, prudent jusqu’à la paralysie dès qu’il s’agit d’escalade avec la Russie. Or, une Ukraine forte, armée, capable de se défendre, est objectivement une garantie de sécurité pour les Européens, un État-tampon qui tient la ligne et repousse la menace. Une Ukraine amputée de territoires, neutralisée et limitée dans ses capacités militaires, c’est au contraire une zone grise instable, un point d’appui permanent pour la pression russe aux portes de l’Union. En poussant Kiev vers un deal de perte territoriale et de désarmement partiel, Trump n’humilie pas seulement l’Ukraine : il humilie aussi l’Europe, en lui signifiant que c’est Washington – et, en pratique, lui seul – qui décide du niveau de risque sur sa frontière orientale.

Au bout du compte, ce que Trump présente comme une victoire personnelle serait une double défaite : une défaite pour l’Ukraine, contrainte d’accepter une paix de capitulation, une défaite pour les États-Unis et leurs alliés, qui verraient leurs promesses, leur crédibilité et leur sécurité durablement entamées. Durs avec les faibles, faibles avec les forts : en Ukraine, la méthode Trump ne met pas fin à la guerre, elle fait perdre le camp qu’il est censé défendre.

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