L’audiovisuel public français est un mastodonte de 16 000 salariés et près de 4 milliards d’euros de budget, financés à près de 90 % par l’État. Il regroupe France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, Arte côté français et l’INA. Dans un pays en déficit chronique, cette dépense est-elle encore légitime dans son ampleur actuelle ? Et surtout, est-il acceptable que ce service financé par tous prenne, de fait, des positions politiques qui ne sont pas celles de tous ? La question n’est plus seulement budgétaire, elle est aussi démocratique.
Un mastodonte budgétaire en situation critique
Avec environ 4 milliards de dotations publiques par an, plus quelques recettes commerciales, l’audiovisuel public français coûte aussi cher, voire plus, que celui de pays comparables, alors même que la fragmentation des audiences et la concurrence des plateformes privées explosent. La Cour des comptes tire depuis plusieurs années la sonnette d’alarme sur la trajectoire financière de France Télévisions, parlant désormais d’une situation « critique » et « non soutenable » sans réformes structurelles profondes. Autrement dit, le système actuel ne tient plus qu’à coups de rallonges budgétaires et de bricolages fiscaux. La question n’est donc pas seulement « faut-il supprimer l’audiovisuel public ? », mais « faut-il un audiovisuel public aussi énorme ? ». A-t-on vraiment besoin d’une galaxie de chaînes, de stations, de sites et de plateformes publiques, alors que le marché privé de l’information et du divertissement est pléthorique ? Une chaîne de télévision généraliste, un grand média d’information radio, quelques missions spécifiques (culture, territoires, outre-mer, handicap, jeunesse) pourraient sans doute tenir l’essentiel du service public, pour un coût bien moindre. Le reste, chaînes thématiques, doublons éditoriaux, structures administratives, pourrait être fusionné, externalisé ou vendu. Dans un État en quasi-faillite, continuer à financer un audiovisuel public pléthorique ressemble de plus en plus à un luxe. À l’heure où l’on rationne les hôpitaux, la justice ou la défense, le maintien tel quel d’un secteur à 4 milliards d’euros par an pose un vrai problème de hiérarchie des priorités.
Neutralité et « abus de biens publics »
Le second problème est celui de la neutralité. L’audiovisuel public est financé par tous, y compris par ceux qui ne partagent pas les opinions dominantes de ses dirigeants et de ses antennes. À partir du moment où une institution publique prend des positions clairement alignées sur un camp politique, on ne parle plus seulement de débat d’idées : on frôle ce qu’on pourrait appeler un abus de biens publics (en référence à l’ABS du privé), au sens où des ressources financées par tous servent à diffuser des représentations et des combats politiques qui ne sont pas ceux de tous. Les exemples ne manquent pas. Dès 2015, la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, déclare : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans et ça, il va falloir que ça change ». Quel que soit le fond du propos, c’est une vision fortement idéologique de la société, qui essentialise sexe, couleur de peau et âge et donne le ton d’un projet militant assumé. Plus récemment, la même Delphine Ernotte a qualifié CNews de « chaîne d’extrême droite » et France Télévisions, comme Radio France, ont déposé plainte contre CNews, Europe 1 et le JDD pour « dénigrement », sur fond de guerre ouverte avec les médias du groupe Bolloré. Que la concurrence soit rude et parfois agressive est une chose ; que la présidente du service public se pose en protagoniste politique, désignant nommément un ennemi médiatique idéologique, en est une autre. À cela s’ajoutent les affaires qui touchent certains journalistes du service public. La controverse autour de Thomas Legrand et Patrick Cohen, filmés à leur insu en réunion avec des cadres du PS, avec des propos interprétés comme « faire ce qu’il faut » contre la ministre Rachida Dati pour « faire gagner la gauche », a alimenté un doute majeur sur l’impartialité de l’antenne. Peu importe, à la limite, que ces propos aient été sortis de leur contexte ou non : le simple fait que des figures de l’audiovisuel public puissent donner l’impression d’agir comme acteurs d’une stratégie politique renforce l’idée d’un biais structurel. Bien sûr, l’objectivité pure n’existe pas ; le choix d’un sujet, d’un angle, d’un invité est déjà un biais. Mais l’exigence de service public devrait justement imposer une discipline : ne pas militer, ne pas s’aligner, ne pas « faire ce qu’il faut » pour un camp. L’information devrait être délivrée comme le fait une agence de presse, de manière brute, vérifiée, pluraliste, laissant au citoyen le soin de se faire une opinion. Quand ce n’est plus le cas, c’est la légitimité même du financement public qui vacille.
Un enjeu démocratique et des pistes radicales
Le troisième enjeu est démocratique. Un pouvoir qui dispose d’un appareil audiovisuel massif, orienté politiquement, dispose d’un levier de fabrication du récit et de mise à l’agenda qui pèse lourd dans le débat public. Même si les dirigeants sont nommés par des autorités indépendantes, la réalité des réseaux, des connivences et des proximités idéologiques crée un climat où l’on soupçonne, à tort ou à raison, une symbiose entre pouvoir politique et service public médiatique. Lorsque l’orientation dominante est perçue comme clairement de gauche, ce que renforcent les propos de certains responsables, les indignations sélectives et les indignations récurrentes contre certains médias privés, le problème est double. D’abord, des millions de contribuables qui ne partagent pas ces opinions sont contraints de financer chaque année un appareil qui contredit leurs convictions. Ensuite, le pluralisme démocratique est faussé, car la « voix de l’État » penche d’un côté, tout en étant parée des attributs de l’objectivité et de l’intérêt général. Que faire, alors ? Plusieurs options existent. La première, minimale, consiste à recentrer drastiquement l’audiovisuel public sur quelques missions régaliennes de l’information : une grande chaîne d’info générale, un réseau radio de service public, des décrochages territoriaux et des contenus culturels, avec une charte de neutralité appliquée de manière implacable et des sanctions réelles en cas de manquements. Le reste pourrait être progressivement ouvert au marché, privatisé ou transformé en sociétés à capitaux mixtes. La seconde, plus radicale, consiste à assumer une quasi-BBC à la française, mais beaucoup plus contrainte : budget plafonné, gouvernance véritablement indépendante, interdiction stricte de toute prise de position politique des dirigeants, obligation de transparence éditoriale, et contrôle parlementaire pluraliste. Enfin, certains défendront l’option la plus brutale : supprimer purement et simplement la plupart des entités actuelles, ne conserver qu’un noyau minimal d’information « de service public » (sécurité civile, alertes, grandes annonces nationales) et laisser au marché le soin de produire le reste. Dans tous les cas, le statu quo n’est plus tenable. Un audiovisuel public hypertrophié, en situation financière fragile, perçu comme idéologiquement orienté et financé par des citoyens qui n’adhèrent pas à ses biais, ne peut plus se prévaloir indéfiniment du label de « service public ». La vraie question, au fond, est celle-ci : un État en quasi-faillite peut-il continuer à financer un appareil médiatique qui ressemble de plus en plus à un luxe politique, et à un abus de biens publics en servant les intérêts politiques de certains, plutôt qu’à un outil sobrement au service de tous les citoyens, quelles que soient leurs opinions ?








