En quelques années, le Salvador est passé du statut de pays parmi les plus violents au monde à celui d’exemple sécuritaire pour certains gouvernements. Derrière cette transformation radicale, la stratégie de Nayib Bukele divise profondément : succès statistique incontestable ou dérive autoritaire massive ? Enquête sur un bilan aussi impressionnant que controversé.
Une chute historique de la criminalité
Lorsque le Salvador lance sa « guerre contre les gangs » en mars 2022, le pays est alors confronté à une explosion de violences, avec 87 assassinats en trois jours. La réponse du gouvernement est immédiate : un état d’exception suspend certaines libertés fondamentales et permet des arrestations massives sans mandat. Depuis, plus de 91 000 personnes ont été arrêtées dans le cadre de cette campagne.
Sur le plan sécuritaire, les résultats sont spectaculaires. Le taux d’homicides, qui dépassait 38 pour 100 000 habitants en 2019, a chuté à moins de 2 pour 100 000 en 2024 selon les chiffres officiels. Cette baisse se poursuit encore en 2025 et 2026, avec des niveaux historiquement bas. Le gouvernement attribue directement cette amélioration à sa politique de « main de fer » contre les gangs comme la MS-13 ou Barrio 18. L’occupation militaire de territoires entiers, les opérations de bouclage et la construction de la méga-prison CECOT participent à cette stratégie de contrôle total. Les extorsions, les assassinats et le contrôle territorial des maras ont fortement diminué, permettant un retour progressif à une vie normale dans certains quartiers.
Une politique de masse aux effets collatéraux majeurs
Mais cette réussite sécuritaire repose sur des méthodes radicales. L’état d’exception, toujours en vigueur en 2026, a profondément modifié le fonctionnement de l’État de droit. Les arrestations massives constituent le cœur du dispositif. Or, selon plusieurs enquêtes, une part importante des personnes arrêtées n’avait aucun lien avéré avec les gangs. Environ 36 % des détenus n’étaient pas identifiés comme membres de gangs dans les bases de données policières.
Des milliers de personnes ont ainsi été incarcérées sur la base de preuves faibles, comme des dénonciations anonymes ou des critères physiques. Les ONG dénoncent des détentions arbitraires à grande échelle. Le système judiciaire lui-même est sous pression. Des procès de masse sont organisés, regroupant parfois des centaines d’accusés jugés simultanément. Cette industrialisation de la justice pose des questions majeures sur le respect du droit à un procès équitable.
Par ailleurs, les conditions de détention suscitent de vives critiques. Depuis 2022, plus de 500 détenus sont morts en prison, dans des circonstances parfois contestées. Des organisations internationales évoquent des cas de torture, de mauvais traitements et de négligence médicale. Ces accusations nourrissent l’idée d’un système carcéral devenu un outil central de répression.
Un modèle sécuritaire qui redéfinit les équilibres démocratiques
Au-delà des chiffres, la guerre contre les gangs transforme profondément le paysage politique salvadorien. L’état d’exception, prolongé à de nombreuses reprises, s’apparente désormais à un régime permanent. Cette situation permet au pouvoir exécutif de concentrer des prérogatives exceptionnelles, au détriment des contre-pouvoirs.
Le succès sécuritaire renforce la popularité du président, mais il s’accompagne d’une fragilisation des institutions démocratiques. Des critiques dénoncent une dérive autoritaire, marquée par des restrictions des libertés publiques et des pressions sur les opposants. Par ailleurs, certains experts mettent en doute la fiabilité des statistiques officielles. L’absence de transparence sur les données criminelles et l’exclusion de certaines catégories de morts pourraient fausser l’évaluation réelle de la violence.
Le Salvador apparaît ainsi comme un laboratoire politique. Son modèle inspire déjà d’autres pays d’Amérique latine confrontés à la criminalité, mais il soulève une question centrale : la sécurité peut-elle justifier la suspension durable des libertés fondamentales ? Entre efficacité immédiate et risques à long terme, la guerre contre les gangs au Salvador illustre un dilemme contemporain majeur, celui de l’équilibre entre ordre et démocratie.








