On connaît la phrase attribuée à Mitterrand : « les juges ont fait tomber la monarchie, ils feront tomber la République ». Elle est peut-être apocryphe, mais elle circule parce qu’elle dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : en France, la justice n’est pas seulement une institution, c’est un climat, une humeur, parfois un règlement de comptes. Et ce climat, aujourd’hui, sent le soufre, la partialité et le deux poids deux mesures. Voici la version non officielle, non diplomatique et non aseptisée de la situation, celle dont personne ne veut parler mais que tout le monde voit.
Une justice qui tape très fort sur les gens rangés et très doucement sur les autres
On pourrait appeler cela une exception française, mais ce serait lui faire trop d’honneur : c’est simplement un dysfonctionnement organisé. La justice française donne l’impression d’avoir oublié son objectif principal, c’est-à-dire punir ceux qui commettent volontairement des délits. Beaucoup constatent qu’elle préfère la pédagogie aux sanctions, la compréhension aux peines, l’indulgence aux conséquences. On accumule les OQTF jamais exécutées, les récidivistes multicartes encore dans les rues, les profils violents remis en circulation avant même que la victime ait fini l’IRM. Pendant ce temps-là, ceux qui paient leurs impôts, ceux qui cochent les bonnes cases, ceux qui respectent scrupuleusement le Code de la route, ceux-là prennent des amendes automatiques et des convocations en cascade. Il y a les citoyens modèles sanctionnés au millimètre près, et les multidélinquants sanctionnés à l’ellipse. Quand la France constate cela, elle ne voit plus une justice mais un distributeur aléatoire de sanctions. Dans cette ambiance, la phrase de Mitterrand prend un parfum piquant : les juges discréditent la république.
Une justice qui fait de la politique mais jure ses grands dieux qu’elle n’en fait pas
Le mur des cons : cette œuvre d’art moderne involontaire qui restera dans les anthologies du dérapage institutionnel. Une liste d’ennemis politiques accrochée au mur d’un syndicat de magistrats, comme un tableau de chasse. La France a découvert que certains juges se croyaient en meeting plutôt qu’en juridiction. Depuis, la suspicion est installée, indélébile. Et elle a été renforcée avec des affaires qui ont, pour beaucoup, laissé un goût âcre. Nicolas Sarkozy, ancien président, traité comme un braqueur de fourgons. François Fillon, dont la procédure fulmine à une vitesse nucléaire pile au moment d’une présidentielle, alors même que la moitié des députés de l’époque employaient conjointement leurs conjoints. À Crépol, des militants de la droite radicale embarqués, jugés, expédiés et bouclés plus vite que l’éclair, alors que des groupuscules radicaux de gauche cassent, brûlent, frappent et repartent tranquillement à vélo. Et Marine Le Pen qui hérite de peines si lourdes que beaucoup se demandent si le but est de punir un délit ou de corriger un électorat. Peut-être que la justice française ne fait pas de politique. Peut-être qu’elle a juste la malchance de donner exactement l’impression contraire.
Une justice incohérente, hermétique, punitive parfois et spectatrice souvent
Le citoyen observe, compare et finit par conclure : ce système n’est pas logique. Certaines affaires publiques déclenchent une férocité judiciaire impressionnante, d’autres sont traitées comme des broutilles, et d’autres encore disparaissent mystérieusement dans le labyrinthe procédural. Le tout dans un pays où les tribunaux débordent, où les délais d’audience ressemblent à des prévisions météo à long terme, et où les décisions ne semblent cohérentes que par accident. Alors la phrase de Mitterrand, qu’il l’ait prononcée ou non, flotte au-dessus du débat comme un slogan involontaire : si les juges sont capables de faire tomber une monarchie, ils peuvent au moins faire vaciller la confiance nationale. Et c’est précisément ce qui se passe. La République ne tombera pas sous un coup de robe noire, mais elle peut se fissurer sous l’effet d’un doute généralisé. Quand un pays ne croit plus en sa justice, il cesse progressivement de croire en la neutralité de ses institutions. Et à partir de là, tout devient possible, surtout le pire.









