L’Inde, deuxième exportateur mondial de sucre, pourrait rester absente du marché international pendant trois ans en raison d’un déficit pluviométrique de 32 % et de l’arrivée d’El Niño. La production nationale, estimée à 27,9 millions de tonnes, ne couvrira plus la consommation de 28,5 millions de tonnes, tandis que la demande croissante d’éthanol accentue la pression sur les approvisionnements.
La mousson défaillante menace la production indienne
Au 15 juin, les précipitations de la mousson indienne accusaient un retard de 32 % par rapport à la normale, selon le département météorologique national. Pour la canne à sucre, plante exigeante en eau, le déficit devient critique. L’arrivée d’El Niño dans le Pacifique équatorial, confirmée par l’agence météorologique japonaise, aggrave les perspectives. L‘Administration nationale océanique et atmosphérique américaine (NOAA) estime à 67 % la probabilité d’un « Super El Niño », le plus intense jamais enregistré, capable de perturber durablement les régimes de pluies dans les trois principales zones productrices mondiales : le Brésil, l’Inde et la Thaïlande.
New Delhi a réagi en suspendant les exportations. Après avoir autorisé l’expédition de 800 000 tonnes de sucre en début d’année, le gouvernement a gelé toute nouvelle sortie jusqu’au 30 septembre 2026, date de clôture de la saison sucrière. Les producteurs locaux doivent désormais obtenir une autorisation gouvernementale pour exporter, privilège généralement accordé sur une base saisonnière. En mai, un ministre a exhorté l’industrie sucrière à privilégier le marché intérieur et à cesser tout lobbying en faveur de nouvelles permissions d’exportation.
Une production inférieure à la consommation
Les prévisions officielles ont subi plusieurs révisions à la baisse. Initialement estimée à 30,95 millions de tonnes pour la saison en cours, la production de sucre indienne a été ramenée à 27,9 millions de tonnes, un niveau inférieur à la consommation annuelle moyenne du pays, établie à 28,5 millions de tonnes. Raneel Shaikh, responsable de Mayer Commodities India, société de négoce agricole basée à Bombay, prévient : « Si les précipitations de mousson atteignent les niveaux faibles prévus, la culture de la canne à sucre deviendra difficile, et l’Inde pourrait ne pas être en mesure d’exporter de sucre pendant au moins les trois prochaines années. »
Les stocks de fin de saison devraient atteindre leur niveau le plus bas depuis plus de trois décennies. Au 1er octobre 2026, date d’ouverture de la nouvelle campagne, les réserves indiennes ne dépasseraient pas 3,5 millions de tonnes, d’après les estimations de Mayer Commodities. La situation rappelle les années 2016-2017 et 2017-2018, lorsque l’Inde avait dû importer du sucre après une sécheresse provoquée par El Niño en 2015, entraînant une chute brutale de la production de canne.
L’éthanol, concurrent direct du sucre
Au-delà des aléas climatiques, la politique énergétique indienne contribue à raréfier l’offre de sucre. New Delhi promeut activement la production d’éthanol à partir de canne à sucre, dans le but de réduire la dépendance du pays aux importations de pétrole brut. Les raffineries sucrières sont incitées à orienter leur production vers le biocarburant, destiné à être mélangé aux carburants automobiles. Les professionnels du secteur anticipent un bond spectaculaire de la demande annuelle d’éthanol, passant de 12 à 13 milliards de litres actuellement à environ 30 milliards de litres d’ici l’exercice fiscal 2039-2040.
L’expansion de la production de véhicules fonctionnant avec des mélanges éthanol-essence devrait accélérer la tendance. Les constructeurs automobiles multiplient les modèles compatibles, tandis que le gouvernement fixe des objectifs ambitieux de taux d’incorporation d’éthanol dans les carburants. Chaque tonne de canne transformée en éthanol représente une tonne de moins disponible pour la fabrication de sucre, créant une tension structurelle sur les approvisionnements.
Répercussions sur les marchés mondiaux
L’absence prolongée de l’Inde sur le marché international du sucre ne restera pas sans conséquences. Durant les cinq campagnes précédant l’exercice fiscal 2022-2023 (débuté en avril 2022), le pays exportait en moyenne 6,8 millions de tonnes par an, soit environ 10 % des échanges mondiaux. Un retrait de cette ampleur exerce mécaniquement une pression haussière sur les cours internationaux. Les prix du sucre ont d’ailleurs amorcé un rebond, avec des gains de 0,65 % sur le contrat juillet du sucre brut de New York et de 0,60 % sur le contrat août du sucre blanc de Londres.
Le négociant britannique Czarnikow a récemment révisé ses prévisions pour la campagne mondiale 2026-2027, passant d’un excédent de 1,4 million de tonnes à un déficit de 100 000 tonnes. L’Organisation internationale du sucre (ISO) anticipe pour 2026-2027 une baisse de la production mondiale de 1,15 % à 180 millions de tonnes, avec un déficit global de 262 000 tonnes, imputable notamment à l’impact d’El Niño sur les récoltes indiennes et thaïlandaises. StoneX prévoit un déficit encore plus marqué, à 550 000 tonnes, tandis que Covrig Analytics a ramené son estimation d’excédent à 100 000 tonnes, contre 380 000 tonnes en mai.
Le Brésil et la Thaïlande également fragilisés
L’Inde n’est pas seule touchée. Raneel Shaikh souligne que le Brésil, premier exportateur mondial, et la Thaïlande, troisième sur le podium, devraient également enregistrer des récoltes de canne réduites en raison d’El Niño. Au Brésil, la Conab (Compagnie nationale d’approvisionnement) prévoit pour 2026-2027 une production sucrière en baisse de 0,5 % à 43,952 millions de tonnes, tandis que la production d’éthanol bondirait de 7,2 % à 29,259 millions de litres. Le ministère américain de l’Agriculture (USDA) table sur 42,5 millions de tonnes de sucre brésilien, en recul de 3 % sur un an, les meuniers privilégiant l’éthanol au détriment du sucre.
En Thaïlande, les perspectives restent incertaines. Le département météorologique indien a abaissé son estimation de précipitations cumulées pour la saison de mousson juin-septembre à 90 % de la moyenne à long terme, contre 92 % annoncés en avril. Les agriculteurs indiens réagissent déjà : ils retardent les plantations de canne ou se tournent vers d’autres cultures moins exigeantes en eau. Une dynamique qui compromet les rendements futurs et alimente les inquiétudes des opérateurs de marché.
Vers un retour de l’Inde au statut d’importateur
Gouvernement et professionnels partagent une conviction : si les tendances actuelles persistent, l’Inde pourrait redevenir importatrice nette de sucre. Un scénario qui semblait improbable il y a encore quelques années, quand le pays inondait les marchés mondiaux de ses excédents. L’Indian Sugar and Bio-energy Manufacturers Association (ISMA) a révisé en avril sa prévision de production 2025-2026 à 32 millions de tonnes, contre 32,4 millions précédemment, tout en maintenant une estimation d’exportations à 800 000 tonnes. L’USDA anticipe pour 2026-2027 un excédent indien de 2,5 millions de tonnes, le premier depuis deux ans, mais les derniers développements climatiques remettent en question ces projections optimistes.
Selon plusieurs sources, l’absence de l’Inde sur le marché des exportations pourrait se prolonger jusqu’en 2029. Une perspective qui bouleverse les équilibres commerciaux établis et oblige les importateurs traditionnels à diversifier leurs sources d’approvisionnement. Le Brésil, malgré ses propres contraintes, devrait capter une part importante de la demande laissée vacante par l’Inde, tandis que la Thaïlande, l’Australie et certains pays d’Amérique centrale tenteront de combler le vide.








