Quatre opérateurs européens envisagent de former un consortium pour concurrencer Starlink dans le domaine des communications mobiles par satellite. Cependant, Deutsche Telekom a récemment signé un accord avec Elon Musk pour dix pays, Vodafone détient 50 % d’AST SpaceMobile, un concurrent américain, et Orange utilise déjà Starlink en Espagne. Peut-on vraiment espérer une souveraineté numérique européenne avec de tels partenariats américains ?
Le paradoxe du consortium : Deutsche Telekom entre coopération et concurrence avec Starlink
Deutsche Telekom, Orange, Vodafone et Telefónica discutent de la création d’un consortium pour soumissionner sur la bande de fréquences 2 GHz, disponible en mai 2027. Leur ambition est de développer des services de téléphonie directe par satellite (D2D) et de réduire l’influence de Starlink en Europe. Cependant, le projet présente déjà des incohérences.
L’opérateur allemand a signé un accord avec SpaceX pour offrir des services directs par satellite dans dix pays européens. Tandis que Deutsche Telekom participe aux discussions pour un front anti-Starlink, elle propose déjà des services de connectivité fournis par Musk à ses clients. Cette situation souligne le risque pour les opérateurs de devenir simplement des fournisseurs de connectivité terrestre si Starlink établit une connexion directe avec les smartphones. Pour éviter cela, Deutsche Telekom prépare une alternative européenne tout en vendant actuellement la technologie américaine.
Vodafone illustre un autre dilemme : l’opérateur britannique est associé à AST SpaceMobile, une société texane dans le domaine des communications satellitaires mobiles. Comment participer sereinement à un consortium européen quand on est lié à un concurrent américain ? Vodafone doit envisager de redéfinir son partenariat avec AST SpaceMobile ou de se retirer du consortium. Orange, de son côté, s’appuie sur Skylo pour la France et sur Starlink via MasOrange en Espagne, ajoutant une couche de complexité à la gouvernance du projet. Malgré un objectif commun, les alliances existantes des quatre géants européens rendent le projet difficile à gérer.
La souveraineté numérique européenne, un objectif menacé par les partenariats actuels ?
L’Union européenne compte sur sa constellation souveraine IRIS² pour assurer des communications gouvernementales sécurisées. Pourtant, les premiers lancements ne sont prévus que pour 2029, et la mise en service complète arrivera en 2030. D’ici là, Starlink aura eu trois ans pour s’imposer sur le marché européen des communications par satellite. La Commission européenne a proposé une répartition protectrice : un tiers du spectre 2 GHz réservé à un opérateur européen, un tiers pour IRIS², et le reste ouvert à la concurrence internationale. Toutefois, ces mesures suffiront-elles face à un concurrent ayant déjà investi 17 milliards de dollars pour acheter des fréquences à Echostar aux États-Unis ? Le retard d’IRIS² pourrait rendre illusoire la souveraineté numérique si aucune solution européenne n’émerge avant 2027.
L’appel d’offres de 2027 dépasse la simple attribution de fréquences : c’est un enjeu géopolitique où l’Europe doit montrer qu’elle maîtrise encore son infrastructure numérique critique. Starlink a exprimé son mécontentement face aux réglementations européennes, jugées trop protectrices. Mais Bruxelles doit résister : permettre à Musk de dominer les communications satellitaires reviendrait à perdre toute autonomie stratégique en cas de crise. Les quatre opérateurs européens, en créant ce consortium, visent à préserver la souveraineté autant qu’à offrir une réponse commerciale. Sans alternative crédible, l’Europe risque une dépendance technologique irréversible.
Est-il possible de développer une alternative européenne à Starlink ?
Théoriquement, l’Europe possède des atouts. Réserver 75 % de la bande 2 GHz aux acteurs européens et à IRIS² représente un obstacle réglementaire important. Le consortium pourrait mutualiser les investissements nécessaires pour créer une infrastructure spatiale, réduisant ainsi les coûts et risques financiers pour chaque opérateur. Cependant, Starlink dispose déjà de milliers de satellites en orbite et propose des services variés comme SMS, internet et appels vocaux. La supériorité technologique et commerciale américaine complique la tâche européenne. L’expertise industrielle d’Airbus, Thales et Leonardo, avec 25 000 employés, pourrait être décisive. Reste à voir si cette masse critique peut rivaliser avec l’efficacité et les économies d’échelle de SpaceX.
Les tensions internes menacent déjà la viabilité du projet. Deutsche Telekom devrait-elle rompre son accord avec Starlink pour crédibiliser le consortium ? Vodafone peut-elle maintenir sa coentreprise avec AST SpaceMobile tout en développant une offre concurrente ? Orange abandonnera-t-elle Skylo et ses accords en Espagne ? Ces questions de gouvernance, de choix technologiques et de partage des revenus restent sans réponse. Une analyse sectorielle souligne que « c’est comme souvent une question de masse critique ». Si un des quatre opérateurs se retire, le projet pourrait échouer. Les négociations actuelles s’apparentent plus à un mariage de raison qu’à une alliance stratégique. Avec l’échéance de 2027 qui approche, il est urgent de prendre des décisions. Les récentes restructurations capitalistiques, comme l’acquisition de Vodafone par Xavier Niel, montrent à quel point les équilibres peuvent changer rapidement. L’Europe a moins de huit mois pour transformer ce consortium en une alternative viable. Sinon, la souveraineté numérique européenne restera un souhait face à l’hégémonie américaine déjà présente en orbite basse.









