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Le rock des grands patrons – Les provocateurs





Dans l’arène économique les grandes figures de l’industrie mondiale se font rarement de cadeaux : il en va de la survie de leur business. Certains aiment d’ailleurs à pousser les frontières du jeu de la confrontation. Si c’est là leur manière d’ajuster le costume du chef d’entreprise pour mieux se l’approprier. Mais il s’agit aussi d’une marque de fabrique à double tranchant


Michael O'Leary
Michael O'Leary
Dans la famille des patrons provocateurs, l’actualité du début d’année 2013 n’a pas manqué de rappeler l’existence de Maurice Taylor aux souvenirs des Français. En février de cette même année, le président de l’entreprise de fabrication de pneumatique Titan International a en effet transmis une série de lettres hautement polémiques au ministère du Redressement Productif français. Après avoir renoncé à reprendre à Goodyear son usine d’Amiens-Nord, le patron américain a tenu à en faire connaître les raisons au gouvernement français dans un style qui n’a pas manqué de surprendre.
 
« Quand j’ai visité l’usine, j’ai remarqué que les ouvriers travaillaient, aussi bien qu’ailleurs, pendant trois heures par jours […]. J’ai dit aux représentants syndicaux que cela m’inquiétait. On m’a répondu que c’était la French way. […] Pensez-vous que nous sommes à ce point stupides ? Titan a l’argent et le talent pour produire des pneus. Qu’ont donc les syndicats fous ? Ils ont le gouvernement français ».
 
Le verbe du dirigeant a suscité la colère des salariés de Goodyear ainsi que l’indignation du gouvernement français. Pourtant, « Morry » Taylor ne fut à cette occasion qu’égal à lui-même. Celui que ses pairs surnomment « le Grizzly » est en effet un habitué des formules-chocs et des méthodes directes. Connu pour ses prises de position politique occasionnelles, il commente par exemple sa campagne au primaire républicain de 1996 dans un livre intitulé Tuez tous les avocats – et autres moyens de remettre sur pieds le gouvernement.
 
Mais Maurice Taylor n’est pas le seul chef d’entreprise à affectionner ce sens très subjectif de la formule. Et ce n’est d’ailleurs pas sans avoir de conséquence sur l’image de ces dirigeants.
 
À la tête de Ryanair, Michael O’Leary collectionne également les formules à l’emporte-pièce. En 2010, le patron provoquait la colère des associations environnementales après avoir pris le temps d’expliquer en long et en large à l’occasion d’une conférence de presse pourquoi « le réchauffement climatique est un tas de conneries » inventé de toutes pièces par la communauté scientifique pour obtenir des crédits de recherche. La même année, il se déclarait favorable à la suppression des copilotes dans les avions : « mettons un seul pilote aux commandes et laissons ce fichu ordinateur faire son boulot ». Un commentaire que ses employés n’auront pas apprécié puisqu’un commandant de bord y a réagi personnellement dans une lettre soumise au Financial Times. « Je propose que Ryanair remplace le PDG par une membre stagiaire de l’équipage de cabine, gagnant actuellement 13 200 euros nets à l’année », proposait alors l’employé. Certains représentants des salariés avaient alors fait remarquer qu’il s’agissait là d’une solution économique, sympathique et ne requérant aucun changement des normes de sécurité en vigueur.
 
Mais Michael O’Leary est une grande gueule dotée de fair-play et se faire rabrouer ne l’émeut point. Une escarmouche en chasse une autre avec ce patron haut en couleur. En 2011 à l’occasion d’une interview donnée pour The Guardian, O’Leary regrettait ainsi qu’on ne lui ait pas encore attribué le Prix Nobel de la Paix. « Ryanair a permis l’intégration des citoyens en Europe », expliquait-il alors, « s’il n’y a pas eu de guerre en Europe depuis 50 ans, c’est parce qu’ils sont trop occupés à voler avec Ryanair ». Bien que le constat comporte sans aucun doute une part de réalité, il nous faut pourtant constater que les espoirs personnels de Michael O’Leary n’ont pour l’heure pas tous été exaucés.
 
Dans le club improbable des patrons atypiques, certaines figures se démarquent par une verve particulièrement dérangeante. Que l’on aime ou que l’on déteste ces personnages, il n’en reste pas moins qu’ils incarnent des qualités indispensables à la recette qui fait un bon leader : il s’agit bien sûr de la force de conviction et du pragmatisme. En revanche, le dosage de ces qualités n’est rien d’autre, on l’a vu, qu’une affaire de goût.