Malbouffe : tous addicts ?






20 Mars 2013

On savait que la malbouffe n’était pas particulièrement saine ou adaptée à un régime quotidien. En revanche, nul ne se serait avancé à affirmer qu’elle était addictive et conçue à cet effet avant que Michael Moss ne publie une étude à ce sujet. Ce journaliste d’investigation du New York Times a en effet mené son enquête dans le milieu fermé de l’industrie alimentaire pour mieux en comprendre les stratégies de conquête de marché.


Michael Moss synthétise d’ahurissantes découvertes dans un article du New York Times intitulé The Extraordinay Science of Addictive Junk Food. Dans cet article, il présente en fait quelques une des conclusions qu’il tire dans son livre intitulé Salt Sugar Fat : How the Food Giants Hooked Us. Le jugement de Michael Moss a l’égard de l’industrie agroalimentaire n’est pas tendre : pour lui elle est une énorme entreprise tout entière vouée à créer l’addiction.
 
En 1999, le problème du surpoids aux États-Unis prenait un tournant nouveau avec l’explosion de l’obésité infantile. Ce constat mit directement les industries alimentaires dans la ligne de mire des pouvoirs publics américains. D’après Michael Moss, c’est dans ce contexte polémique que quelques cadres de l’industrie alimentaire ont alors décidé de réunir les chefs des principales entreprises de leur secteur afin de leur proposer de « faire partie de la solution » à ce problème de santé publique.
 
Parmi les organisateurs se trouvait James Behnke, qui explique d’ailleurs à Michael Moss comment cette rencontre a échoué. D’après Behnke, l’un des dirigeants a simplement pointé du doigt « qu’on ne changerait pas de recette simplement parce que quelques types en blouse blanche s’inquiétaient de l’obésité ». Le reste de l’assemblée partageait également cet avis, et la réunion s’est ainsi terminée.
 
À vrai dire, suite au débat sur l’obésité aux États-Unis, la réaction des industriels de l’alimentation a suivi le cours inverse de ce que préconisait James Behnke de concert avec les experts de la santé publique. Michael Moss montre en effet comment les entreprises, confrontées à une concurrence toujours plus forte, ont à partir des années 2000 eu recours à des techniques statistiques pour élaborer des produits plaisants au plus grand nombre.
 
La quête méthodique du produit parfait a d’ailleurs confirmé aux industriels une intuition de longue date : les produits les plus populaires sont excessivement sucrés, salés. Mais surtout, ces produits savent tirer parti de la « satiété gustative » des individus (sensory-specific satiety), c'est-à-dire qu’ils sont capables de proposer des goûts forts et attirants, mais suffisamment équilibrés pour ne pas provoquer l’écoeurement et donc entretenir l’envie de manger.
 
En employant systématiquement ce type de techniques, une boisson telle que Dr Pepper a pu regagner et même dépasser ses parts de marché historiques après avoir été largement distancée par Coca-Cola et Pepsi aux États-Unis dans la première décennie des années 2000. Et il ne s’agit là que d’un exemple parmi les nombreux cas mis en lumière par Michael Moss. Aussi, dans un contexte de débat prolongé au sujet de la santé publique aux États-Unis, l’enquête du journaliste jette un froid sur l’origine des habitudes alimentaires contemporaines. Et si la France compte en proportion deux fois moins d’adultes obèses dans sa population, les conclusions de Michael Moss n’en ont pas moins d’échos dans l’Hexagone. En effet, quel Français n’a jamais préféré faire un tour au fast food plutôt que de commander le plat du jour au bistrot du coin ? À bien y regarder, le geste est vraisemblablement moins anodin qu’il n’y parait.