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Olivier Bernard : "Il est temps de rappeler aux personnels d’encadrement qu’ils ont non seulement le droit mais le devoir d’impertinence "





Doit-on obligatoirement être lugubre pour être sérieux? Non pour Olivier Bernard, auteur de "Communication (im)pertinente pour managers et formateurs stressés". Avec passion et bienveillance, il offre des pistes de réflexion mais surtout des clefs pour mieux se comprendre. L'auteur décortique notamment le milieu de l'éducation et du travail. Il a accordé une interview exclusive à NLTO. Une rencontre forcément (im)pertinente!


Notre société est souvent décrite comme une « société de l’hyper-communication ». Pourtant votre ouvrage propose de « réapprendre à communiquer ». Avons perdu le véritable sens des mots ?

Communiquer n’est pas simplement « diffuser de l’information » en appuyant sur la touche « envoi » de l’ordinateur après avoir ajouté des fichiers au courriel,  c’est infiniment plus sérieux et plus complexe… L’hyper- communication dont on nous rebat les oreilles est un phénomène que je nomme l’infobésité : nous sommes obèses en informations mais le sens se perd dans l’immensité des informations qu’on croit transmises alors qu’elles ne sont qu’envoyées. Actuellement la pléthore d’informations confine à la désinformation. Dans ces tsunamis d’informations reçues, nous sommes confrontés à la coexistence d’un rapport intergénérationnel à la communication : la génération qui détient les pouvoirs a du et su à son époque chercher l’information, celle qui la suit a appris à la traiter et la génération Y doit apprendre à la jeter pour ne pas être submergée.
 
 

Votre guide nous invite à une communication «(im)pertinente ». Cela signifie-t-il que notre communication est trop codifiée, voire trop sage?

Oui, cette codification, cette prétendue sagesse est un leurre, une auto censure soigneusement appliquée : on n’ose pas être impertinent par peur d’être critiqué ou considéré comme déviant et sans doute mal élevé… Filmer « Rabby Jacob » serait aujourd’hui taxé d’antisémitisme alors qu’il y a 20 ans, rire de ce film était au contraire lutter contre la stigmatisation, Lolita de Nabokov, magnifique roman de véritable amour entre deux personnes d’âge différents est devenu pédophilie, enseigner aux enfants que quand Agnès chez Molière répond « Le petit chat est mort » ne signifie pas la perte de son minet mais celle de sa virginité est aujourd’hui difficile à enseigner, se souvenir que jouer au Petit Chaperon Rouge après 23h en robe sexy sur le campus si on est une jeune fille, c’est certain « on verra le loup »…  (l’euphémisation des apports est une forme contemporaine du Mac Carthisme).

Il est temps de rappeler aux personnels d’encadrement qu’ils ont non seulement le droit mais le « devoir d’impertinence », car on ne peut être impertinent que parce qu’on est pertinent. En fait les séides de l’euphémisme ont inventé la sagesse pour mâter la vie !. Gardons en tête que nos scientifiques sont des peureux, qu’ils ont l’angoisse de l’innovation : quand ils se sont impliqués dans le clonage qui au-delà des légitimes interrogations éthiques est une voie de soins prometteuse, les scientifiques, ces lâches, ont cloné Dolly, un mouton pour reproduire ce qui ne bouge surtout pas, alors qu’ils auraient pu cloner des hyènes, des cobras à fort caractère ou des bonobos pour nous rappeler l’importance du plaisir ! 

Pourquoi avoir choisi d’explorer l’univers des managers et des formateurs ?

C'est un univers que je connais et que j’aime  puisque j’ai été et je reste des leurs : Manager de services et d’organisations, formateur d’adultes et enseignant en fac. En outre il y a de réels points communs entre ces deux mondes : L’envie de transmettre, la volonté d’accompagner sans modéliser, être acteur de maïeutique, aider l’autre à accoucher de ce qu’il est vraiment. Formateur et manager sont comme des sculpteurs : le public pense qu’ils ont créé la statue alors qu’ils n’ont fait que retirer ce qui cachait cette statue qui préexistait à leur travaux. Managers et formateurs n’apprennent rien aux collaborateurs ou étudiants, ils leur permettent de devenir ce qu’ils sont (tout juste ont-ils la faculté de mettre en exergue et en lumière ce que l’autre possédait sans l’avoir totalement réalisé).

Est-ce également une manière de dénoncer les maux qui peuvent envahir la sphère professionnelle?

Ce serait un peu immodeste de ma part, pourtant il est utile et urgent de dénoncer les rigidités malsaines, les « prêts à penser » incontournables, les litotes obligatoires et la crainte de s’engager pour ne pas déplaire. La sphère professionnelle est contaminée par la consternante stupidité des émissions « grand public ». L’engouement pour des jeux stupides, comme pour des programmes durant lesquels la joie affichée est obligatoire m’effraie : se complaire à écouter des poncifs vulgaires en étant invité à rire à des humiliations est du même acabit que devoir supporter les risques psychosociaux dans l’entreprise. En fait, il y a une porosité entre ces mondes autrefois distincts : la soirée consacrée à regarder des séries violentes et fliquées est censée distraire de l’ambiance délétère de l’entreprise : horaires contraignants imposés, résultats inatteignables et pourtant exigés, chefaillon déclencheur de lombalgies (« j’en ai plein le dos », « la hiérarchie m’écrase », « elle est toujours sur mon dos »).

Selon vous, les relations professionnelles souffrent d’un rapport « enseignant/apprenant » encore trop vertical. Qu’est-ce que cela signifie ?

La parole de l’enseignant, comme d’ailleurs celle du cadre reste trop souvent proche de celle du curé ou de l’imam : Assénée, difficile à critiquer, sûre d’elle même, pontifiante, « Vaticanesque »… Du haut de sa chaire (en oubliant au passage le plaisir de la chair) l’enseignant comme le petit chef distribue ex cathedra une parole comme une encyclique en oubliant que seule la parité émetteur / récepteur permet l’enrichissement mutuel. A l’université, cela devient caricatural : le cours « magistral » me fait irrésistiblement penser à la situation de l’oiseau qui sème sa crotte en volant… Parfois cette crotte tombe dans un parterre de fleurs et elle est utile mais c’est rare. En outre, l’orgueil universitaire est sans limites : « Alors, il est comment ton cours ? », « Magistral, bien entendu !, une autre question ? ».

De l’école à l’entreprise, comment alors repenser l’apprentissage et aller vers la « co-naissance »?

Il suffit d’un peu de modestie :d’abord se convaincre de ce qui reste cependant incertain « apprendre peut-il s’apprendre » ? Si on répond « oui », on fonce mais on retient que l’autre a un vécu, des engagements, des certitudes et que ses acquis me sont nécessaires pour qu’avec lui (et grâce à lui) je grandisse dans la maîtrise des concepts, des idées et des visées… Le travail en sous-groupe, les synergies cognitives, les connivences intellectuelles partagées sont indispensables et prouvent que tout seul on croit aller plus vite mais que c’est à plusieurs qu’on va plus loin.

Vous posez également la question de la transmission de savoir entre générations. Quels écueils sont-ils à éviter selon vous?

Les écueils sont légions et souvent notre apparente gentillesse les augmentent :pour ne pas mettre les plus vieux en péril (croit-on) on baisse le niveau d’exigence en pensant que l’ancien à oublié alors qu’au contraire il possède toujours autant de connaissances mais qu’elles sont sans doute engourdies et que seule la parité et le respect mutuel peuvent l’aider à les mobiliser momentanément (je signale que « mobiliser » c’est « rendre mobile », « permettre le changement »). Vis à vis des plus jeunes l’acceptation des modifications de vocabulaire est nécessaire car la langue change (je rappelle que le changement est la seule constante du monde), les modes d’appropriation ont aussi évolué : le lecture sur écran, l’utilisation des tablettes ont doté nos jeunes d’une mémoire visuelle qui leur permettra d’écrire « sans faute » quand ils verront que le correcteur orthographique de leur ordinateur souligne en rouge et comme ils ont cette mémoire visuelle, la prochaine utilisation du mot sera correcte.

Valorisons et cessons de parler de « faute », on n’est plus au cathé, ce sont des « erreurs » et elles sont formatives (le gamin qui commet 5 fautes dans une dictée de 100 mots est considéré comme nul, alors que dans l’entreprise quand on réalise 95 % de réussite, on est promu !). Le principal écueil à éviter est le mépris presque ’inconscient : penser que l’ancien est obligatoirement psychorigide alors qu’il défend des options citoyennes ancrées dans des luttes anciennes, que le jeune manque d’expérience et donc de compétence ce qui est ridicule car le lien expérience / compétence reste à prouver. Non, retenir que « si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente ».

Votre analyse linguistique interroge également les rapports hommes/femmes dans le milieu professionnel. Qu’en est-il ?

Nos grands-mères et mères se sont bien battues et on remporté bien des combats (liberté de disposer de son corps et de son esprit, droit au travail, parité) il reste les difficultés d’égalité dans les rémunérations et la répartition des travaux ménagers… Mais qu’il me soit permis de dire que le combat contemporain des femmes est aussi sémantique : comment supporter que les titres féminisés soient automatiquement dévalorisés ? Retenons les différences entre Doctoresse et Docteur, Maître et Maîtresse et insurgeons nous contre le fait qu’un Homme public est un politique respectable est une Femme publique une prostituée ! Dans nos organisations, nous continuons à faire perdurer des poncifs : la femme douce et gentillette mais un peu mièvre, le mec solide, décidé mais brut de décoffrage. Une femme dotée d’autorité n’est pas une « hommasse » (qui rime avec pétasse ou pire) et un homme sensible n’est pas une « femmelette » (ceci flirte avec l’homophobie toujours puante).  

Quid du non-verbal qui compose près de 80% de la communication?

On pense bien entendu aux gestes, attitudes, posture, déplacements dans l’espace etc et ces éléments sont d’importance mais il faut aussi intégrer que le non-verbal est implicite, qu’il provient de la représentation du récepteur sur le locuteur, de son rôle imaginé, de son charisme souhaité ou craint, de son sourire attendu ou espéré. Le non verbal est souvent indicible, créé par l’enjeu de la communication. Par contre le non verbal est d’autant plus signifiant qu’il est résultat de l’immédiateté et qu’il rigidifie avec un bonne dose de réussite… Je m’explique : Il est rare que nous ayons plusieurs occasions de rencontres avant d’entrer en communication orale, donc force est de constater que le premier regard (l’effet de seuil) est déterminant, la personne qui franchit le seuil est jaugée dans les 10 premières secondes et entre de plein pied dans une de mes catégories dans la typologie des personnes que j’apprécie ou que je hais… Méfions nous de la première impression car c’est la bonne !

Et remarquons que nous parvenons à trouver immédiatement les mots, l’intonation et le style adapté à cette personne que pourtant nous ne connaissions absolument pas. Si cela est possible, souvenons nous que Musset disait « on prend toujours le masque de ce qu’on est réellement ». Qui ne s’est pas permis de dire à l’entrée d’un inconnu « Ce mec là je ne le blaire pas ! » ?, il n’a pas ouvert la bouche et déjà il est mort ! En fait le non verbal c’est sans doute bien plus que 80% de la communication quand elle débute. Certes nous visons avec une personne que nous avons peu à peu appris à aimer mais combien de fois a-t-on la l’occasion de donner à l’interlocuteur une seconde chance pour que le non verbal stéréotypé soit nuancé par l’écoute ? 

Votre ouvrage adopte un ton résolument décalé. L’humour est-il selon vous le meilleur moyen de faire passer votre message ?

Soyons clair et réaliste, seul l’humour permet de faire passer un message sans augmenter les résistances ou déclencher des affrontements car le ton docte, sentencieux, « donneur de leçon » est toujours propice à des réactions de rejet, de jalousie ou de sentiment d’infériorité. Pour autant, il faut minimiser le terme de « message » : il faut une bonne dose d’orgueil pour oser dire « je passe un message !». Dans le livre, il s’agit de regards, de clins d’œil, d’allusions et d’interrogations, c’est tout et c’est déjà pas mal ! Par contre, effectivement l’erreur est de confondre le « sérieux » et le « lugubre », comme si pour être digne d’être écouté il fallait un ton compassé, sentencieux, ressenti parfois comme hautain. Il en va de même pour l’aspect extérieur : A-t-on besoin d’une cravate et d’un costard sombre pour être crédible ? évidemment non, « Deviens ce que tu es » est la maxime fétiche qui permet d’être soi, rester authentique, donc de se regarder sans peur dans le miroir (dont je rappelle qu’il a pour fonction de « réfléchir », c’est même son rôle premier).

Quelques conseils concrets pour s’essayer à la communication impertinente ?

D’abord approcher le mot : on ne peut être impertinent que si on est pertinent et si ce n’est pas le cas on est seulement mal élevé… Eviter la fausse modestie : où que nous soyons dans la carrière ou dans la hiérarchie est révélateur de notre itinéraire et des trésors d’ingénierie et d’ingéniosité dont nous avons su faire preuve pour y parvenir. Adopter un ton décalé autorise à porter l’estoc avec sureté sans faire souffrir et en permettant toujours à l’autre de « sauver la face », il mérite aussi notre respect même si « le fait que nous ayons raison ne l’empêche pas d’avoir tort » (cherchez l’erreur !).  Ensuite se souvenir qu’en nous sommeille l’enfant créatif que nous sommes encore : Gamin, nous avons appris par le « jeu », maintenant, adulte nous avons des « enjeux » (la racine étymologique est la même, bon signe !), nos ouvertures, à l’instar d’une serrure permet du « jeu » (faire bouger, ouvrir sans faire souffrir), il suffit pour répondre à la question posée de terminer le champ sémantique du « jeu » en restant « enjoy » !

 
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Olivier BERNARD est enseignant en techniques d'expression et management à l'Université de Bourgogne et consultant en sémantique relationelle et profesionnelle.
Il a notamment été formateur d’adultes au sein de divers organismes et conseiller au Ministère de l’Education Nationale.
Il a rédigé de nombreux ouvrages pédagogiques tels que Comprendre et utiliser l’information en France, Expression professionnelle (avec Jacques Debuire) aux éditions CEPPS et Médiation familiale, pratiques et approches théoriques (Ouvrage collectif chez Chronique Sociale).  
Sémantique de l’encadrement, rédigé avec son fils Louis est actuellement en cours d'édition chez VA Press.

Communication (im)pertinente pour managers et formateurs stressés
Editions VA Press
Catégorie: Management - Prix: 14.90 euros

Doit-on obligatoirement être lugubre pour paraître sérieux ? C’est la question que pose Olivier Bernard. Le livre prouve qu’au contraire une autre voie innovante s’ouvre à ceux qui acceptent de s’écouter pour se comprendre… Sous une forme ludique et (im)pertinente, 150 mots clés du management et de l’andragogie sont disséqués et illustrés au gré de la lecture de cet ouvrage dont le lecteur devient le héros. Un voyage qui permet de (re)découvrir liens, synergies et plaisir du texte pour utiliser les mots en mesurant leur force et leur portée, envisager les conséquences prévisibles de leur emploi en fonction des récepteurs et des visées de la communication. Objectif ? Relier deux professions proches qui longtemps se sont ignorées : les formateurs et les managers.


Cet ouvrage au ton décalé et rafraîchissant, plonge le lecteur dans l’univers riche du langage. Car derrière les mots, se cachent parfois des « maux » auxquels Olivier Bernard donne ici sens. L’ouvrage porte ainsi un regard aussi neuf que pertinent sur l’analyse des relations sociales en entreprise. Dans un environnement professionnel de plus en plus complexe et stressant, l’ouvrage propose une réflexion ainsi que des outils en faveur d’une communication saine et conviviale. Nul doute que cet ouvrage destiné en premier lieu aux formateurs et managers, séduira un public bien plus large, curieux de comprendre le pouvoir des mots.