Rare. L’unité des quatre principaux syndicats de la SNCF le 5 novembre n’est pas qu’une énième grève : c’est un coup politique calibré contre le gouvernement Castex, orchestré stratégiquement la veille du voyage inaugural du TGV M. CGT-Cheminots, UNSA-Ferroviaire, SUD-Rail et CFDT-Cheminots ont annoncé le 15 octobre leur mobilisation commune, transformant une revendication salariale en bras de fer symbolique. Le timing choisi révèle une stratégie de pression maximale, visant à déstabiliser l’exécutif au moment précis où il compte célébrer sa vitrine technologique ferroviaire.
L’arme de l’unité : quatre syndicats, un seul front
CGT, CFDT, UNSA, SUD-Rail : une alliance rare et politique
L’alignement des quatre organisations majeures représentant les cheminots constitue un événement politique en soi. Historiquement divisées sur les tactiques et les priorités, ces centrales syndicales ont publié un communiqué commun dénonçant le « mépris sur les revendications salariales à la SNCF ». Cette convergence dépasse les clivages traditionnels entre réformistes et radicaux. Elle traduit une colère partagée face aux résultats financiers éclatants du groupe : 1,8 milliard d’euros de bénéfice net en 2025, selon les chiffres brandis par les organisations. Pour les syndicats, la rentabilité record justifie pleinement leurs demandes d’augmentation générale des salaires, de revalorisation des primes et d’instauration d’un treizième mois pour titulaires comme contractuels. L’unité syndicale transforme un conflit social ordinaire en démonstration de force politique, capable de paralyser le réseau national.
Pourquoi maintenant ? Le timing comme stratégie de pression
Le calendrier révèle une intention politique évidente. La grève du 5 novembre s’inscrit dans un appel intersyndical national plus large porté par la CFDT, la CGT, Force ouvrière, l’UNSA et la FSU, réclamant des hausses salariales et la défense des services publics. Deux jours avant, le 3 novembre, les syndicats ont programmé un rassemblement devant le siège de la SNCF à Saint-Denis, précisément le jour où Jean Castex, PDG de l’entreprise publique, préside une réunion cruciale sur les rémunérations. Cette mise en scène de la confrontation vise à placer Castex face à ses responsabilités, sous les projecteurs médiatiques. L’ancien Premier ministre se retrouve pris en tenaille entre sa loyauté gouvernementale et sa mission de gestionnaire d’une entreprise en ébullition sociale. Les syndicats exploitent cette position inconfortable pour maximiser leur impact politique.
Le coup politique du 5 novembre : déstabiliser avant l’inauguration du TGV M
Une grève la veille du symbole : le TGV M, vitrine de Castex
Le 6 novembre devait marquer un triomphe pour la direction de la SNCF et le gouvernement : le voyage inaugural du TGV M entre Paris-Gare-de-Lyon et Marseille-Saint-Charles, symbole de modernisation et d’investissement massif. Ces nouvelles rames, offrant 740 places et 20 % de capacité supplémentaire, incarnent la promesse d’un ferroviaire performant et compétitif face à l’ouverture à la concurrence. Programmer une grève 24 heures avant cet événement relève du sabotage symbolique assumé. Les syndicats transforment la vitrine technologique en démonstration d’impuissance politique. Si les perturbations paralysent le réseau le 5 novembre, le voyage inaugural du lendemain risque de s’effectuer dans un climat dégradé, voire d’être compromis. Cette stratégie vise à démontrer que sans les cheminots, aucune innovation technique ne peut fonctionner. Le TGV M devient l’otage involontaire d’un bras de fer idéologique.
Le rassemblement du 3 novembre : mise en scène de la confrontation
Le rassemblement syndical prévu à Saint-Denis deux jours avant la grève constitue une répétition générale du rapport de force. En choisissant le jour même de la réunion sur les rémunérations présidée par Castex, les organisations syndicales orchestrent une pression médiatique maximale. L’image de milliers de cheminots mobilisés devant le siège, pendant que la direction discute salaires à l’intérieur, sera exploitée politiquement. Les syndicats dénoncent « l’austérité imposée à la SNCF » comme reflet de « la politique gouvernementale appliquée dans tout le pays », selon leur communiqué commun. Cette rhétorique élargit le conflit au-delà des seules revendications catégorielles, l’inscrivant dans une contestation globale des choix budgétaires de l’exécutif. Le 3 novembre servira de test : la mobilisation physique préfigurera l’ampleur de la grève du 5.
Au-delà des salaires : une bataille idéologique sur l’avenir ferroviaire
Ouverture à la concurrence vs. service public : le vrai débat
Derrière les revendications salariales se cache un affrontement idéologique sur le modèle ferroviaire français. Les syndicats dénoncent frontalement l’ouverture à la concurrence, les restrictions budgétaires du réseau et le manque de moyens impactant la sécurité des circulations. Pour eux, la rentabilité affichée par la SNCF (1,2 milliard d’euros de bénéfice semestriel annoncé en juillet) provient d’une logique comptable court-termiste, sacrifiant investissements et conditions de travail. L’argument sécuritaire pèse lourd : en pointant les défaillances liées au sous-effectif, les organisations syndicales placent le gouvernement face à ses responsabilités en cas d’incident. La grève du 5 novembre devient ainsi un référendum politique sur la privatisation rampante du rail français. L’histoire des chemins de fer européens montre que ces batailles idéologiques dépassent les simples enjeux salariaux.
Qu’attendent réellement les syndicats ? Lecture politique des revendications
Au-delà du treizième mois et des augmentations, les syndicats cherchent à imposer un rapport de force durable. Leur unité rare constitue un capital politique qu’ils entendent valoriser au maximum. En s’inscrivant dans la mobilisation intersyndicaliste du 5 novembre, qui avait déjà rassemblé 500 000 manifestants le 17 octobre, les cheminots se positionnent comme fer de lance d’une contestation sociale plus large. Ils espèrent obtenir non seulement des concessions salariales immédiates, mais surtout un engagement politique sur l’avenir du service public ferroviaire. La réunion du 3 novembre avec Castex sera décisive : si la direction propose des avancées substantielles, la grève pourrait être suspendue. Mais si le PDG maintient une ligne dure, la mobilisation du 5 risquera de s’amplifier, transformant le lancement du TGV M en fiasco politique pour le gouvernement. Comme lors des crises précédentes, l’exécutif devra arbitrer entre fermeté budgétaire et risque de contagion sociale.
Le bras de fer est engagé. D’ici le 5 novembre, chaque camp jouera sa crédibilité : les syndicats sur leur capacité à mobiliser massivement, le gouvernement sur sa faculté à préserver son agenda symbolique. Le TGV M, censé incarner la modernité ferroviaire française, risque de rester à quai, victime collatérale d’un conflit politique dont l’issue déterminera l’équilibre des pouvoirs à la SNCF pour les années à venir. Le 3 novembre dira si le dialogue l’emporte sur l’affrontement.








